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La psychanalyse a-t-elle jamais été plus pertinente qu'aujourd'hui ? La psychanalyse n'est pas une philosophie, puisque son sujet n'est pas celui de la connaissance mais du signifiant. 《 Je les appelle philosophes parce qu'ils ne sont pas psychanalystes : ils croient que la parole n'a pas d'effet 》disait Jacques Lacan ; ce à quoi il convient d'ajouter sa fameuse mise en garde quant à la conne-essence : 《 La connerie est notre essence 》.


La psychanalyse n'est pas non plus une linguistique car elle ne fait pas du langage un objet scientifique duquel le sujet pourrait parler à partir d'une position d'extériorité, voire de supériorité : 《 Il n'y a pas de métalangage 》rappelait encore Jacques Lacan. La psychanalyse est plutôt une linguisterie en ce qu'elle inverse l'ordre saussurien du signifié et du signifiant pour faire du sujet non pas un signifié mais l'effet de la signifiance, c'est-à-dire du jeu entre les signifiants qui produit un perpétuel mouvement, celui-là même du désir.


C'est alors dans sa prise, son rejet et son mouvement dans et par la chaîne signifiante que le sujet aura à attraper un petit quelque chose qui ressemble à du Réel. Un apprentissage de la lecture — comme celui des Juifs avec les textes sacrés — pour sans cesse se rapprocher de l'inatteignable limite du réel de la lettre. C'est ainsi que le 《 Wo Es war soll Ich werden 》 freudien s'articule avec l'hébraïque 《 אהיה אשר אהיה 》 mais aussi avec le cartésien《 Je pense donc je suis 》, à condition d'y différencier le sujet de l'énoncé d'avec celui de l'énonciation.


L'ascése analytique consiste alors à réduire l'excès de signes pour avoir accès à la signifiance ; ce qui est antipathique au plus au point avec le discours capitaliste qui force le sujet à de multiples identifications imaginaires qui le distraient de son lot de savoir, soit l'inconscient duquel il est réellement affligé. L'indécence du bombardement médiatique est toujours invitation à choisir un camp, à choisir l'un des sens, alors que la psychanalyse vise, quant à elle, l'ab-sens (Φ). Ainsi en va-t-il de la tyrannie qui pousse à faire groupe à partir de l'émotion qui — comme le mot pourtant l'indique — n'est que déplacement qui coinçe le signifiant dans le signe. Aux affects des affectueux et autres affectionnés le psychanalyste préférera faire entendre l'affectation au langage, soit le primat du signifiant qui seul permet un tant soit peu de se libérer du Moi qui, comme le disait Djalâl ad-Dîn Rûmî, est un sombre et vain despote que chacun doit laisser mourir pour pouvoir se donner un peu d'R.



  • Rudy Goubet Bodart
« Le premier homme à avoir jeté une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation »


Sigmund Freud a-t-il réellement écrit cette phrase ?


Celle-ci n'apparaît pas là où elle devrait dans la traduction française des《 Études sur l'Hystérie 》ni même dans la version originale, c'est-à-dire allemande, des 《 Studien über Hysterie 》. Cependant, elle apparaît dans un texte préliminaire aux《 Études 》publié dans une revue médicale viennoise en 1893 intitulé 《 Über den psychischen Mechanismus hysterischer Phänomene 》( Sur les mécanismes psychiques du phénomène hystérique) :


《 Aber, wie ein englischer Autor geistreich bemerkte, derjenige, welcher dem Feinde statt des Pfeiles ein Schimpfwort entgegenschleuderte, war der Begründer der Civilisation, so ist das Wort der Ersatz für die That und unter Umständen der einzige Ersatz (Beichte). 》


que l'on peut traduire par :


《 Mais, comme un auteur anglais l'a, avec esprit, remarqué, l'homme qui a le premier jeté une insulte plutôt qu'une pierre à son ennemi, est le fondateur de la civilisation. Ces mots sont des substituts aux actions, et parfois même les seuls substituts (confession ). 》


Ce texte sera largement repris pour introduire les 《 Études sur l'hystérie 》, sauf que la fameuse citation n'y figure plus.

S'agit-il d'une suppression de Sigmund Freud et de Josef Breuer ? Il est curieux de constater le destin de cette phrase que Sigmund Freud et Josef Breuer auraient décidé de supprimer lors du passage de《 Sur les mécanismes psychiques du phénomène hystérique 》(1893) à 《 Études sur l'hystérie 》(1895). Quoiqu'il en soit, il semblerait bien que le père de la psychanalyse aie écrit cette si belle et vraie phrase qu'il doit au britannique John Hughlings Jackson (neurologue, 1835-1911) :


《 It has been said that he who was the first to abuse his fellow-man instead of knocking out his brains without a word, laid thereby the basis of civilisation 》


Merci à Isidore Ducan pour son aide précieuse dans mes recherches dominicales !

  • Rudy Goubet Bodart
On peut appeler "Ruse de la Raison" le fait que l'idée laisse agir à sa place les passions, en sorte que c'est seulement le moyen par lequel elle parvient à l'existence qui éprouve des pertes et subit des dommages ... Les individus sont donc sacrifiés et abandonnés. L'Idée paye le tribut de l'existence et de la caducité non par elle-même, mais par le moyen des passions individuelles. — G.W. Hegel

La théorie des discours lacanienne se présente comme une continuation de la ruse de la raison hegelienne. Le discours lacanien diffère notamment de l'althusserien (discours sans sujet) et du foucaldien (discours qui s'autonomise après avoir été tenu par un sujet).

Pour Jacques Lacan le discours, comme le mot même l'indique, est avant tout une cristallisation langagière (ce qui ne veut pas dire parolière) qui permet un certain type de lien social. Quatre discours, et donc quatre liens sociaux, sont déductibles à partir des éléments fondamentaux de la structure subjective telle que découverte par la psychanalyse (S1, S2, $, a) : Maître, Hystérique, Universitaire, Analyste.


Quelque soit le discours dans lequel il se trouve le sujet ne peut le tenir mais est nécessairement tenu par celui-ci. Le discours dominant de notre époque est le discours dit capitaliste qui contrairement aux quatre autres ne fait pas lien social et ne peut donc pas, réellement, être un discours.


A priori, cela apparait comme peu évident, mais les émeutes ne sont-elles pas l'exemplification parfaite de ce qu'est un discours, et plus précisément de ce qu'est le discours capitaliste ? Je rappelle d'abord la finesse de la langue française qui fait dériver le mot " émeute " de " émotion ". Ils s'émeuvent donc ils s'émeutent.


Dans une émeute, chaque sujet soumis à son émoi (et à son moi), à sa passion dirait Hegel, s'imagine agir dans une absolue liberté et comme cela est toujours le cas dans une telle situation, de rage, il casse tout. Après l'émoi, le déluge. Cela est tout à fait comparable à l'immense crise de colère qu'un enfant peut déployer — mais en vérité qu'il subit — lorsqu'il fait face à une injustice (réelle ou imaginaire) émanant de l'autorité parentale. Ses gesticulations incontrôlées et autres hurlements ne sont pas une démonstration de force mais bel et bien le témoignage de son impuissance à se défaire de l'impasse subjective produite par l'exercice d'une autorité qui le dépasse, et qui à l'occasion dévoile sa défaillance (à elle) pour mieux masquer sa faille.


La comparaison avec les émeutes n'est acceptable que jusqu'à un certain point. En effet, les émeutes ont beau être sans parole, elles n'en demeurent pas pour autant sans objet. À quoi les émeutiers s'en prennent-ils ? À des choses bien précises : les marchandises (qu'ils volent) et l'espace public (qu'ils saccagent). En cela, ils ne font que démontrer qu'ils sont les enfants, certes maudits, mais les enfants tout de même, du capitalisme, fascinés qu'ils sont par l'objet sacré de ce discours : la marchandise. Quid de l'espace public saccagé ? Le saccage de l'espace public est par définition ce à quoi procède le capitalisme dans sa frénétique privatisation et cela aboutit à la destruction progressive de toute possibilité de lien social. L'espace public, que l'on pourrait tout aussi bien appelé le bien commun, est le socle du lien social car, par définition, il ne saurait appartenir à quiconque puisqu'il est à tous. Cependant, la psychanalyse nous enseigne qu'une façon, certes imaginaire, de se faire le maître d'un objet (mais aussi d'une personne) est de le détruire. Telle peut être la signification du saccage de l'espace public par les émeutiers où sa destruction équivaudrait de facto à une privatisation, en ce qu'elle en prive chacun d'en faire usage et ainsi attaque un des fondements du lien social.


Ainsi les émeutiers aveuglés par leur passion, qu'ils s'imaginent momentanément libératrice, ne font que signer leur appartenance au discours capitaliste — où la marchandise règne au prix de la destruction du lien social — dont l'unique issue est l'éthique du Bien-Dire.

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