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DE RENÉ À RAINER

  • May 7
  • 2 min read

Dans les brumes de Prague à la fin du XIXe siècle, un enfant né sous le signe d’une absence. Avant que Rainer Maria Rilke ne vienne au monde, une petite sœur l'avait précédé dans la tombe, n’ayant vécu que quelques semaines. Sa mère, Sophie « Phia » Rilke, inconsolable et l’âme égarée par le deuil, ne vit pas en son fils un nouveau-né mâle, mais le spectre de la disparue qu'elle chérissait tant.


Pendant les six premières années de sa vie, le futur poète fut prisonnier d'un miroir déformant. On l'appelait « René », un prénom à la lisière des genres, mais pour sa mère, il était surtout sa petite fille retrouvée. Dans les salons étouffants de l’appartement familial, l’enfant évoluait tel une poupée de porcelaine. On l'habillait de robes de dentelle vaporeuses, ses boucles étaient soignées comme celles d'une demoiselle, et ses mains, qui plus tard tiendraient la plume des Élégies de Duino, s'exerçaient à coiffer des poupées et à ranger des services à thé miniatures. Sa mère l'exhibait avec une fierté mélancolique, le forçant à jouer ce rôle de substitut, le parant de bijoux et de rubans. Le petit René habitait un monde de soie et de silence, une enfance de chambre close où la virilité était bannie comme une intrusion brutale.


Mais cette existence de songe se brisa net sur l'autel de la réalité paternelle. Son père, Joseph Rilke, ancien militaire n'ayant jamais atteint le grade d'officier dont il rêvait, voulut faire de ce « fils-poupée » le bras armé de son ambition déçue. À dix ans, l'enfant fut arraché à ses robes et jeté dans la froideur de l'école militaire de St. Pölten. Le contraste fut dévastateur : le petit être de dentelle se retrouva sous le fer et la discipline, un « petit soldat » dont l’âme criait sous l’uniforme trop lourd.


Cette blessure originelle hantera toute son œuvre. Il restera pour toujours ce « passant » entre deux mondes. Ce n'est que bien plus tard, sous le regard souverain de Lou Andreas-Salomé, qu'il délaissera le prénom de René pour celui de Rainer, plus rude, plus terrestre, tentant enfin de naître à lui-même après avoir été, si longtemps, le fantôme d'une autre.

 
 
 

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