QU'APPELLE-T-ON « THÉORIE DU COMPLOT » ?

Que les mots se jouent des hommes et non l'inverse, voilà un enseignement de la philosophie hegelienne — elle-même héritière et continuatrice de la pensée socratique — que la psychanalyse reprend à son compte d'une façon renouvelée en ce qu'elle fait discours, et donc lien social, à partir de ce constat.


Il n'y aurait donc personne reclus dans une pièce sombre à l'écart et au-dessus de ce monde pour en définir ou redéfinir les règles et les lois puisque le langage, loin d'être un outil de communication parmi d'autres, est ce qui dicte leur loi aux hommes et au monde.


Il n'y aurait donc seulement que des notions — toujours les mêmes — qui se font la guerre, tentant de prendre le dessus les unes sur les autres, ainsi se fait l'Histoire, en se servant pour cela des passions des hommes ; l'ignorance étant la passion primordiale.


Il n'y a donc pas de complot, et encore moins de théorie de celui-ci, puisque que tout est fait et dit à la vue et au su de tous et de chacun. Il suffit pour s'en rendre compte de lire et d'entendre le disque oucourant qui emprunte largement de nos jours les voies médiatiques.


Comme la fameuse nouvelle d'Edgar Poe — La Lettre Volée — nous le dévoile finement : la manière la plus astucieuse de cacher est précisément de ne pas cacher mais bel et bien de montrer, de mettre en évidence, et même, pourquoi pas, d'exhiber.


La meilleure manière de comploter ne serait-elle pas alors de ne pas comploter mais de faire tout l'inverse ? C'est-à-dire de déclarer, affirmer, clamer, afficher « tout et son contraire ».


Mais si tout se dit, est-il encore pertinent de parler de (théorie du) complot ?


Il n'y a aucun complot et ceux qui utilisent le terme de « complotistes » pour en désigner et décrédibiliser certains ne prouvent à l'évidence rien à part le fait qu'ils aient réussi la prouesse d'annihiler toute possibilité d'émergence de la pensée en eux.


Notons aussi qu'il y a certainement, dans le fond fantasmatique, qui n'est autre que la surface même des mots, de toute « théorie du complot » quelque chose de plutôt rassurant : il y aurait des autres — et pourquoi pas l'Autre en personne — qui sauraient ce qu'ils font et surtout ce qu'ils disent.


Mais comme nous le montre à l'évidence les temps présents : ils ne savent pas ce qu'ils font, ils ne savent pas ce qu'ils disent : quelle horreur que de percevoir la béance immense dans le savoir de l'Autre : masquons vite cela ! Il y a des choses que nous ne saurions voir. Car bien sûr, nous avons des yeux pour ne point voir. Puisque si nous parlons c'est que fondamentalement nous ne voyons pas tout et surtout pas ce qui nous regarde. En définitif, seuls les (bons) mots nous permettent de voir.


Les masques sont tombés : rendons-les obligatoires sur notre bouche — pour ne point parler — et sur notre nez — pour ne point sentir — et fétichisons-les ! Accrochons-nous au dernier objet imaginaire avant cette chute inacceptable. Pour que l'Autre ne perde pas la face, sacrifions la nôtre.


Le fétichisme ne suffit pas. Ajoutons-lui le masochisme qui nous dit que plus nous nous privons, plus nous souffrons, plus nous endurons, plus nous nous punissons, plus nous nous soumettons, plus nous mériterons notre santé, d'être récompensés, de recevoir de l'amour en dose injectée, pour vivre « comme avant ». En réalité, nous savons qu'il n'y a aucune gloire à cette escalade douloureuse et à cette longue et interminable souffrance que nous nous infligeons mais quand même :


Promouvons le principe de précaution, prenons nos distances physiques avec ceux que nous aimons, envoyons masqués à l'école nos enfants, abandonnons nos aînés, acceptons cet illogisme qui veut que nous supprimions la vie pour mieux pouvoir la conserver, espérons que tous ces sacrifices aux dieux obscurs desquels nous portons le masque nous serons rendus en quintuple.


En vérité, qui aujourd'hui peut porter la contradiction à Lacan lorsqu'il affirmait que le capitalisme avant même d'être un paradigme économique — qui produira des crises de plus en plus extraordinaires pour renaître de ses cendres — est un discours, mais un discours particulier en ce qu'il ne fait pas lien social ?


Qu'il ne fasse pas lien social veut-il dire qu'il détruise tous les liens sociaux ? Lorsque les enfants, renommées « bombes infectieuses », sont, à l'école notamment, privés de tout l'imaginaire signifiant qu'offre la perception du visage de l'autre, lorsque les libéraux-libertaires hurlent au confinement, lorsque un « philosophe communiste et révolutionnaire » retraité et pantouflard méprise le peuple comme jamais, lorsque le petit tyran rentré en chacun de nous se manifeste à tous les coins de rue, lorsque les personnes âgées, dénommées maintenant « les plus fragiles », sont privées d'affection, de tendresse, d'amour de la part de leurs enfants et petits-enfants, et réciproquement, lorsque les membres d'une même famille sont maintenus dispersés pendant des mois sans savoir quand ils vont se retrouver, lorsque dès la naissance de son enfant le père ne doit plus s'en approcher et que la mère doit porter un masque pendant qu'elle le met au monde, lorsque l'aurevoir ultime à nos proches est annulé ... nous avons aujourd'hui une réponse claire à cette question, mais ne nous privons ni l'optimisme existentiel ni de l'espérance propre au sujet qui aime son Inconscient :


« C'est pas du tout que je vous dise que le discours capitaliste ce soit moche, c'est au contraire quelque chose de follement astucieux, hein ? De follement astucieux, mais voué à la crevaison. Enfin, c'est après tout ce qu'on a fait de plus astucieux comme discours. Ça n'en est pas moins voué à la crevaison. »


...


« L’analyse n’est pas une science, c’est un discours sans lequel le discours dit de la science n’est pas tenable par l’être qui y a accédé depuis plus de trois siècles ; d’ailleurs le discours de la science a des conséquences irrespirables pour ce qu’on appelle l’humanité.


L’analyse c’est le poumon artificiel grâce à quoi on essaie d’assurer ce qu’il faut trouver de jouissance dans le parler pour que l’histoire continue.


On ne s’en est pas encore aperçu et c’est heureux parce que dans l’état d’insuffisance et de confusion où sont les analystes le pouvoir politique aurait déjà mis la main dessus.


Pauvres analystes, ce qui leur aurait ôté toute chance d’être ce qu’ils doivent être : compensatoires ; en fait c’est un pari, c’est aussi un défi que j’ai soutenu, je le laisse livré aux plus extrêmes aléas.


Mais, dans tout ce que j’ai pu dire, quelques formules heureuses, peut-être, surnageront, tout est livré dans l’être humain, à la fortune.»


Jacques Lacan