TA LAISSSE DE NUMÉRICAIN





« La seule science vraie, à suivre, c'est la science-fiction » — Jacques Lacan


Ce clip provient de la multinationale (française) Thalès qui présente une journée de Lucie (étudiante en psychologie) accompagnée de son

meilleur ami le « Thalès Digital ID Wallet » ce qui se traduit en français par « Ta Laisse de bon Numéricain », comme dirait Stephane Zagdanski.


Cette vidéo est bien réalisée car elle montre comment, du levé au couché, la journée de Lucie est entièrement conditionnée par et sous l'emprise de ce gadget qui lui permettrait rien de moins que de prouver son identité (!) grâce à la reconnaissance faciale et à la QRcodisation de son existence ainsi que d'aider les pouvoirs publics à mieux communiquer avec elle. Autrement dit, à mieux guider son comportement en procurant les « bonnes données » à la « bonne personne » et en aidant à la « transformation numérique » : l'impératif surmoique que recèle le technologisme est ici à peine voilé.


Le visionnage de ce clip que nous pouvons croiser avec la réalité sociale actuelle nous fait nous poser cette question : est-ce que les fonctionnalités de cette merveilleuse application gouvernementale seront assujetties à certaines conditions que l'utilisateur devra remplir ? À l'inoculation d'un produit par exemple (Lucie se fait vacciner) sans laquelle les fonctionnalités de cette application ne s'activeraient tout simplement pas et laisserait l'utilisateur dépourvu de toute possibilité d'accès à une vie sociale normale (boire un verre avec des amis, passer un examen, aller chez le médecin, louer une voiture ...). Autrement dit, Thalès est-il le nom de l'entreprise privée qui est en train d'implanter en France un crédit social « à la chinoise » avec l'aide du gouvernement ?


Ce que ce clip nomme la « transformation numérique » est ce que nous nous évertuons à saisir depuis l'avènement de ce virus-roi qui a été un formidable prétexte à l'accélération de ce processus de suppression des fondements anthropologiques du concept même de personne dans l'espace public.


Nous ne rappellerons jamais suffisamment comment la personne (per sonnare, pour sonner) en Occident s'etaye sur la parole et la voix. Est « personne » celui qui a à dire, à se faire entendre. Il est alors symboliquement signifiant qu'au tout début de cette épidémie le premier geste qui ait été intimé aux Hommes fut celui, précisément, de se couvrir la bouche et le nez, réduisant ainsi tout l'univers sémantique de ces organes à leur fonction biologique, et plus encore, à leur potentialité émettrice et réceptrice de particules virales. Trop peu font état du nez qui est tout de même la partie du corps humain la plus en avant, la plus proche de l'autre, si l'on peut dire, qui nous permet de le sentir mais aussi d'accueillir en nous son odeur, reliquat de sa présence et de son absence, de sa vie et de sa mort. L'heure est aujourd'hui à ne plus pouvoir se sentir, à ne plus pouvoir se piffrer. Ici la bouche et le nez sont à considérer comme des orifices, des trous dans notre corps, des bords même qui nous permettent un dialogue avec le monde : d'inspirer, de le prendre en soi, et d'expirer, de le laisser partir. Les masques disparaîtront peut-être de notre vie quotidienne lors de l'avènement de la reconnaissance faciale pour tous.


Ce qui est frappant dans ce clip est que Lucie ne parle pas, mais est seulement parlée, et c'est bien là que nous voulons en venir. Tout se passe exactement comme dans Tiong Bahru Social Club de Bee Thiam où le personnage principal ne parle quasiment pas du film et est guidé par la voix du technologisme. Cette numérisation de l'existence a pour effet, si ce n'est pour but, l'effacement de la parole qui instaure la dimension de la tromperie, de la feinte (et donc du mot d'esprit et de l'humour) mais aussi celle du pacte. En effet, n'est-ce pas insupportable que d'être fait sujet par la dimension symbolique où un mot peut signifier tout à fait autre chose que ce qu'il indique et même son contraire ? La numérisation de l'existence veut se débarasser de la polysémie, de la signifiance, et de la supposition nécessaire d'une intelligence, soit une capacité de lecture, à l'interlocuteur puisqu'elle estompera le lien entre la personne et sa parole pour le substituer par celui entre la personne, ou la figure spectrale qui en restera, et son dispositif technologique qui authentifiera l'inauthentique, soit l'absence de parole au profit de la reconnaissance faciale et de celle du QR code qu'une personne est tout simplement incapable de déchiffrer, de lire. Rappelons avec Christian Dubuis Santini qu'il y a autant d'intelligence dans l'intelligence artificielle que de fleur dans une fleur artificielle.


Emmanuel Levinas peut ici nous accompagner un court moment puisque sa philosophie témoigne ô combien la reconnaissance faciale ne serait être confondue avec la reconnaissance d'un visage qui, dans sa nudité décente, jamais ne se réduit à ses traits objectivables mais ouvre à la fragilité de l'autre et nécessairement à l'éthique. Comme le dit Charles Trenet dans sa chanson éponyme « votre visage » ... est un paysage, c'est-à-dire un support imaginaire proto-symbolique — pensons au visage de la mère, comme miroir, pour son enfant — en ce qu'il permet la bascule du visible au lisible alors que la reconnaissance faciale fait le chemin en sens inverse, régresse, pour confondre le lisible avec le visible que seule une machine, et non plus un être humain, peut décoder.


Il y aurait encore bien d'autres aspects de cette vidéo à évoquer et à développer mais pour finir, nous pouvons nous demander si Lucie, une fois devenue psychologue, imposera la reconnaissance faciale et celle du QR code comme condition sine qua non avant de pouvoir démarrer une thérapie avec des patients nécessairement en mal d'identité bien qu'ils seront déjà constamment reconnus par des machines à chaque coin de rue ...