UNE BRÈVE MISE AU POINT AU SUJET DE FRANÇOISE DOLTO ET DE SES DÉTRACTEURS

Peu de psychanalystes ont accédé à une notoriété telle qu'ils sont devenus un support transférentiel, non pas seulement pour leurs patients ou analysants, mais aussi pour un nombre considérable de personnes qu'ils n'ont jamais rencontrées. C'est bien entendu le cas pour Sigmund Freud et, en France, il y a eu Jacques Lacan et Françoise Dolto qui ont incontestablement marqué leur époque. Le transfert, comme nous le savons, n'est jamais que positif ou négatif mais est bel et bien constitué par la combinaison d'amour et de haine. Aujourd'hui, Françoise Dolto est accusée d'avoir soutenu la «pédophilie» (terme totalement dévoyé) ou pour le dire avec le vocabulaire qui caractérise notre époque la «pédocriminalité». Ces accusations ne disent rien au sujet de Françoise Dolto mais en dévoilent davantage quant à notre époque, et plus particulièrement quant aux personnes qui les proférent et à ceux qui les suivent. Ces personnes ne s'arrêtent bien sûr pas à des découpages très arbitraires de certaines entrevues de Dolto retranscrites par une tierce personne. Non, elles s'autorisent aussi à être insultantes envers ce qu'ont été ou sont devenus les enfants de Dolto et qui, selon eux, serait la conséquence des idées loufoques de leur mère. Une fois encore, ces propos ne disent rien au sujet de Dolto et de ses enfants, mais montrent ô combien l'idée de l'éducation que se font leurs accusateurs est entachée d'amour propre. En parlant d'éducation, ces personnes font circuler une pétition où ils réclament la suppression du nom de Françoise Dolto de plus d'une centaine d'établissements scolaires. Comble de l'absurde. De là où elle est, Dolto, doit rire aux éclats. Elle qui était si critique quant à l'éducation nationale et dont les idées pour le moins novatrices (pour ne pas dire «révolutionnaires», puisque ce terme est dorénavant très souvent accolé à la plus haute canaillerie) en la matière n'ont jamais été suivies. Et c'est bien, en partie, pour pallier aux carences de l'éducation nationale qu'elle a, avec d'autres, créé La Maison Verte. Le plus étonnant est donc qu'un jour un gouvernement ou un ministre (qui n'ont certainement jamais lu un seul ouvrage de la psychanalyste) aient eu l'idée de donner son nom à des écoles. Françoise Dolto est également haïe par les «féministes» — et c'est d'ailleurs la retranscription d'une entrevue avec l'une d'entre elles qui fait polémique. Françoise Dolto, une femme née en 1908, qui a traversé deux guerres, qui s'est élevée contre son milieu, sa famille pour pouvoir étudier, qui a produit une thèse en pédiatrie dans les années 30 basée sur les idées d'un juif, qui a aidé tant de mères en leur disant, notamment, qu'elles n'étaient justement pas que mères mais aussi femmes, qui a eu le courage de produire des écrits pour tenter d'expliciter la sexualité féminine, qui a insisté sur l'importance du rôle du père dans l'éducation de l'enfant ... oui, curieusement, cette femme est honnie par le «féminisme». Mais aujourd'hui, combien de «féministes» peuvent prétendre lui arriver au dixième de la cheville ? Bien évidemment Françoise Dolto est aussi attaquée au nom de l'enfant et même au nom de son bien-être et de sa protection. Là est certainement le point le plus important. Françoise Dolto n'a jamais parlé au nom de l'enfant, mais au nom de la cause de celui-ci (et aussi de celle de l'adolescent). Françoise Dolto ne parlait pas à la place de l'enfant mais savait que l'enfant — et plus précisément le sujet qu'elle supposait présent même avant sa naissance mais sans jamais le confondre avec celui-ci — était déjà porteur de la parole même lorsqu'il ne pouvait pas encore l'articuler verbalement. Et cette parole parfois enkystée dans le corps — ce qui s'appelle symptôme en psychanalyse — est riche d'un savoir qu'il convient de lire, de déchiffrer, pour l'aider à se dire afin que s'en déleste une bonne part de souffrance. Françoise Dolto disait des enfants qu'ils étaient ses véritables maîtres, que c'était eux qui lui apprenaient son métier. Elle ne confondait pas le sujet avec l'enfant. Et c'est bien de cela dont il s'agit chez celui qu'on appelle le «pédocriminel» : de l'identification ou de la confusion du sujet avec l'enfant. Elle savait que le sujet n'était pas individuel mais qu'il devait être supposé à tous les âges de la vie (et même avant la naissance) avec les épreuves qu'ils impliquent, pour pouvoir le soutenir dans ses «potentialités subjectives», sa «dynamique vitale», ou encore son «allant-devenant». Elle ne confondait ni le sujet avec l'enfant, et par conséquent, ni l'enfant avec son symptôme. Elle ne parlait pas des «enfants autistes» — auxquels il faudrait appliquer des méthodes standardisées pour l'autisme, alors considéré uniquement comme trouble neurologique — non, elle ne parlait pas des «enfants autistes» sans y supposer le sujet de l'inconscient. Elle lisait dans le corps de l'enfant l'être en souffrance, et aujourd'hui encore des centaines de personnes, dont des patients et des analysants, peuvent témoigner de leur rencontre inoubliable avec cette Femme Exceptionnelle.