DOLTO A-T-ELLE ÉTÉ DÉFENDUE ? (3/4)


Françoise Dolto avait le succès qui lui montait à la tête ?

Dans une tribune parue en Février dans les colonnes de Libération, Élisabeth Roudinesco, l'historienne de la psychanalyse, pensait faire le bien et tracer une ligne claire entre d'un côté, les adorateurs, et de l'autre, les détracteurs de Dolto. Oubliant l'adage tritium non detur celle qui croit écrire l'Histoire de la psychanalyse – car elle pense qu'il y en a une – est en fait bien plus douée pour en faire, des histoires, des historioles.


Sous ce qui se voulait être une défense de Dolto se trouve en fait l'une des attaques les plus pernicieuses contre la psychanalyste et la psychanalyse. Roudinesco n'hésite pas à dire que Dolto tenait des propos insensés, disait n'importe quoi à n'importe qui ; qu'elle confondait le conscient avec l'inconscient, qu'elle prétendait que les femmes battues et les enfants violés désiraient inconsciemment ce qui leur était arrivé ; qu'elle prenait l'enfant pour un adulte ... une folle quoi !


Peut-on seulement faire preuve d'une telle méconnaissance de la psychanalyse quand on s'en auto-proclame l'histoirienne ? Comment comprendre ce qu'Élisabeth Roudinesco dit lorsqu'elle avance que Dolto n'avait pas «la dimension intellectuelle» de Lacan ou encore qu'il faudrait la mettre à sa vraie place (comme elle, Roudinesco, aurait fait avec Lacan), c'est-à-dire celle de la fondatrice de la psychanalyse de l'enfant (en France uniquement), quand nous savons que Lacan lui-même ne tarissait jamais d'éloges à son sujet, et que lorsqu'il sentait que certains analysants, adultes, ne pouvaient plus avancer dans leur analyse avec lui, c'est très souvent vers Françoise Dolto qu'il les dirigeait ? Une historienne de la psychanalyse n'est-elle pas censée savoir cela ?


Ensuite, comment saisir ce que Roudinesco affirme lorsqu'elle dit que Dolto n'a pas le «statut» de Mélanie Klein ou de Woods Winnicott car son œuvre n'est pas connue dans le monde anglosaxon ? Peut-on faire comme si Klein et Winnicott n'étaient pas eux-mêmes anglophones, et qui plus est membres éminents de l'IPA ? De plus, la puissance d'une pensée se mesure-t-elle à l’aune de sa popularité dans le monde anglosaxon ? Apparemment pour Roudinesco, la réponse est oui. Elle ose tout – et c'est à ça qu'on la reconnaît – et avance que Dolto, contrairement à Klein et à Winnicott, n'a pas inventé de concept. Que fait-elle alors, par exemple, de l'Image Inconsciente du Corps, concept dans lequel on retrouve une bonne partie des apports kleiniens et winnicottiens ? Et plus fondamentalement, pourquoi chercher ici à comparer Dolto à Winnicott – qu'elle admirait – ou à Klein – qu'elle considérait davantage comme une théoricienne qu'une praticienne ?


À noter que certains livres de Dolto ont été traduits en anglais, en espagnol, en portugais, en mandarin ... et qu'ici, en Asie du Sud-Est, des psychanalystes d'horizons divers se regroupent pour traduire et travailler à partir de son œuvre et tentent d'en tirer les enseignements qui pourraient s'avérer précieux par les temps qui courent.


Une fois encore, nous constatons que l'ennemi de la psychanalyse est davantage à l'intérieur de son dit champ qu'à l'extérieur. D'ailleurs, les contradicteurs de Dolto n'ont pas hésité longtemps avant de relayer les propos de Roudinesco. Les gens ayant personnellement connu la psychanalyste, et la femme, les ont très mal accueilli, alors que son auteur s'imaginait orgueilleusement ouvrir une troisième voie, celle de la neutralité, ou de l'objectivité historique, mais ne faisait, en vérité, que le jeu des détracteurs.


Bien sûr, Élisabeth Roudinesco n'en est plus à son coup d'essai, et il suffit pour s'en convaincre d'essayer de lire son «Lacan, envers et contre tout» pour que ce dernier nous tombe des mains après quelques pages, ou encore d'aller au bout de cet article en question et y lire que, selon elle, les psychanalystes non-français se débrouillent mieux, que les français, car ils se sont mieux «adaptés à la réalité». Il serait intéressant que Roudinesco nous explique ce qu'est la réalité et comment nous devrions nous y adapter. Au passage, il n'y a rien de plus antinomique à l'enseignement lacanien que ce crédo qui nous pousse à nous adapter à la réalité.


De là où elle s'imagine être, Roudinesco, dicte donc l'Histoire de la psychanalyse, remet les psychanalystes à leur vraie place, et parle de la réalité comme d'un fait observable d'une position neutre et objective, comme n'en faisant pas elle-même toujours déjà partie. Elle oublie de ce fait qu'il n'y a pas d'Histoire mais que de l'hystorisation : le comble pour une historienne, et d'autant plus pour une historienne de la psychanalyse.