LE QUOTIDIEN CONFINÉ

Considérons-nous , à l'instar de Martin Heidegger, que le quotidien est du domaine de l'On et de la Médiocrité ? Si nous nous en tenons aux toutes premières productions de Sigmund Freud, notamment «L'interprétation des rêves», «Psychopathologies de la vie quotidienne», ou encore «L'inquiétante étrangeté», nous pouvons en douter et même affirmer que pour le psychanalyste le quotidien est, au contraire, digne d'intérêt et d'attention.


Le quotidien comme le lieu et le temps de la banalité, et pourquoi pas de l'ennui, que devient-il lorsqu'il est confiné ? Le quotidien n'en devient-il pas alors encore plus quotidien ?


Le lieu représentant au mieux le quotidien n'est-il pas la maison, le domicile, le chez-soi ? Cela ne va pas sans évoquer, pour le psychanalyste, l'Unheimlichkeit — l'inquiétante étrangeté, que beaucoup préférent traduire par inquiétante familiarité — qui suppose un Heim, un Home, un Chez-soi, un toit familier, voire familiale, au dessus de notre tête.


N'oublions pas que tout le monde n'a pas cette chance, et qu'à bien des égards le confinement peut être considéré comme un privilège. Nous savons également que les non-privilégiés, et disons-le, les pauvres, sont toujours les premiers, et à plus d'un titre, à souffrir de ce type de mesures et à payer aux virus le lourd tribut. Même dans nos sociétés libérales et démocratiques le virus, de par ses effets de confinement, ne fait que mettre encore plus en relief les écarts et les clivages sociaux.


Posons-nous une autre question : pouvoir parler, chacun de chez-soi, devant son écran, du confinement et du virus, ne relève-t-il pas d'une pratique de privilégiés ?


Que peut entendre le psychanalyste depuis que les séances se font en ligne, par écrans interposés, ou par téléphone ? Le quotidien est-il unheimlich quand il est confiné ? La réponse serait de notre côté : pas vraiment.


Ce que le psychanalyste peut entendre est surtout que la proximité prolongée à l'autre, aux autres familiaux, n'est pas de l'ordre de l'angoissant mais bien souvent de l'insupportable lorsqu'aucune possibilité permet de s'en sortir temporairement.


D'autre part, lorsqu'il n'y a pas d'autre avec qui se disputer, la solitude semble elle aussi insupportable. Blaise Pascal n'a-t-il pas dit que tout le malheur des hommes venait de leur incapacité à rester seul dans leur chambre ?


Il y a aussi ceux qui se retrouvent confortés dans leur symptôme et dont l'angoisse se voit considérablement diminuée dans et par ce confinement qui est alors vécu comme une fabuleuse simplification de l'existence ... ce qui ne va pas sans poser certaines questions.


Les personnes souffrant de l'insupportable solitude ou proximité, bien qu'a priori étant dans des situations diamétralement opposées, ne sont-elles pas confrontées avec ce que nous appellerions, à la suite de Sigmund Freud et Jacques Lacan, leur «prochain»? Comment pourrait-on parler du prochain en psychanalyse ? Rainer Maria Rilke peut ici nous être d'un précieuse aide :

Il existe une créature parfaitement inoffensive ; quand elle passe devant tes yeux, tu ne la remarques à peine et tu l'oublies de nouveau immédiatement. Mais aussitôt, et ce d'une façon curieusement invisible, qu'elle atteint tes oreilles, elle commence à grandir, elle éclot, et certains cas sont connus où elle a pénétré dans le cerveau et s'y est développée de manière dévastatrice, comme la pneumoconiose chez les chiens qui entre par les narines ... Cette créature c'est Ton Prochain.


Rainer Maria Rilke ne nous indique-t-il pas que si l'infection est, en effet, virale ou bactériologique, la contagion est toujours langagière, parolière — elle atteint les oreilles. N'est-ce pas là où le sujet a à situer son prochain ? Comme ce qui est littéralement le plus proche de lui : la parole comme parasite qui témoigne du vide qui nous habite et que nous habitons.


Reprenons à notre compte l'interrogation freudienne du «Malaise dans la Civilisation» quant à l'injonction d'aimer son prochain comme soi-même. Lacan n'affirme-t-il pas qu'au cœur de chacun de nous il y a cette place béante d'où le Rien nous interroge sur notre sexe et notre existence, et que c'est précisément là, à cette place, que nous avons à aimer le prochain comme nous-même, parce qu'en lui cette place est la même et rien n'est assurément plus proche de nous que cette place ?


Cela dit, le mot d'ordre aujourd'hui n'est-il pas : « Fuis ton prochain comme toi-même » ? Toutes les injonctions à ne pas toucher notre visage, notre nez, frotter nos yeux, se laver les mains, ou à mettre un masque — puisque nous pouvons être «porteur sain» — à respecter scrupuleusement la «distanciation sociale» ... ne vont-elles pas dans ce sens ?


S'il nous est impossible d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, le fuir paraît tout autant impossible, puisque l'Autre est toujours déjà ce qui nous a précédé (avant notre naissance), nous succèdera (après notre mort), et nous divise dans notre existence même : autre à nous-même, à jamais et pour toujours différent de nous-mêmes, notre identité procédant avant tout d'une identification, qui suppose nécessairement l'Autre


Ici avant le confinement — appelé «Circuit Breaker» — des gestes quotidiens qui ritualisaient les séances commençaient à s'estomper pour, peu à peu, disparaître de la pratique analytique. Parmi ces gestes, la poignée de main et le paiement en argent comptant.


Demandons nous ce que signifient alors ces gestes qui viennent border la séance. Concernant la poignée de main, Theodor Reik, n'a-t-il pas affirmé, avec des données anthropologiques à l'appui, que la salutation était la résultante d'un long processus à travers les âges manifestant notre ambivalence dans notre lien à l'autre ? Serrer la main est bien entendu un acte qui suppose la confiance ; mais cette supposition elle-même ne suppose-t-elle pas à son tour que la confiance n'est pas a priori donnée, ne va pas de soi ? Serrer la main peut alors être considéré comme un compromis entre nos tendances agressive et libidinale envers l'autre. Un geste comme pacte de non-agression, en quelque sorte, qui voulant se débarasser de l'idée d'agression ne peut faire, bien entendu, que de rappeler qu'elle est ce qui le motive.



Les requêtes de paiement «sans contact» ne vont-elles pas dans le même sens ? Ajoutons à cela que nous savons aussi que l'objet argent — les billets, les pièces — est, entre autre, associé au premier cadeau de l'enfant à ses parents : ses excréments. La saleté associée à l'argent n'est-elle pas prévalente en ces temps de «distanciation sociale» ? Pour le dire autrement, ne risque-t-on pas de contaminer l'autre avec notre propre merde, soit en lui serrant directement la main, soit en lui faisant toucher ce que nous avons préalablement touché ? Sigmund Freud ne disait-il pas, dans «Totem et Tabou», que le sacré, comme le tabou, se propage par le toucher ?


Nous observons donc que la disparition de la poignée de main ainsi que celle du paiement comptant vient aseptiser, neutraliser toute la richesse fermentée de l'entre-deux propre à l'être humain. Nous observons alors qu'en-deçà de la neutralisation de tout contact, celui-ci est dorénavant uniquement interprété comme une agression ou au minima comme une menace. Nous pourrions généraliser cette idée à la disparition des corps — maintenant réduits à n'être que le vecteur du virus — dans un même espace, ici le bureau du psychanalyste, parfois aussi appelé «cabinet».


Pour approfondir cette question de la poignée de main, ne pouvons-nous pas dire que dans cette main tendue de l’analysant à l’analyste, notamment, se trouve quelque chose de l’entrée dans le registre de la demande, en ce que cette dernière semble traduire l'ébauche d'une élaboration de la précarité subjective ? De la dépendance originelle du sujet à l’Autre ?


Notre intuition s’affermit lorsque nous découvrons que l’étymologie du verbe « demander » renvoie à la main. Dans ce geste de tendre la main vers l’autre, ici à l’analyste, de «de-main-der» à l'Autre, le sujet ne s’expose-t-il pas, ne prend-t-il pas le risque, par cet acte-même, au possible refus de l’Autre?


Alors, quand la main de l’analyste en retour se tend vers l'analysant, n’y a-t-il pas un bout de réel propre à la psychanalyse qui se transmet ? N’y a-t-il pas contagion à cet instant ? N’y a-t-il pas ce que Jean Oury nommait de « l’avec » ? Mais aujourd'hui, à la place de cette poignée de main, il n'y a rien ou presque : un petit aurevoir par un timide signe de la main et l'esquisse d'un sourire témoignant autant de la politesse que de la gêne produite par cette situation. Va-t-on un jour (re)découvrir la confiance en l'autre qu'une poignée de main suppose, surtout si certaines mesures sociales se poursuivent au-delà du confinement ?


Ne peut-on pas entendre ici la fameuse maxime lacanienne : « Il n'y a pas de rapport sexuel » ? Dans les circonstances actuelles nous pourrions dire, qu'en effet, cette maxime nous indique qu'il n'y a pas de bonne distance avec l'Autre puisque nous en sommes toujours déjà séparés et à la fois toujours déjà contaminés par lui. Pour aller un peu plus loin dans cette idée, nous pourrions avancer que la séparation est non seulement ce à quoi on touche — le contact étant la distance minimum puisque le fantasme n'y perd rien de sa puissance — mais aussi ce par quoi on touche — sans séparation, sans fantasme, pas de contact. D'ailleurs Lacan affirmait qu'il n'y avait pas de rapport sexuel, sauf entre les fantasmes. Le toucher donc, n'est autre que la distance minimale et en aucun cas sa disparition. Mais lorsque cela est rabattu à une simple considération métrique, voilà l'affaire tout à fait «réglée», tout à fait «normée». La psychanalyse nous rappelle que la présence est bien autre chose qu'une personne à moins d'un mètre de nous, et qu'elle se donne dans une approche, un accueil, une écoute, un silence ... Johann Wolfgang von Goethe affirmait que la présence est une Puissante Déesse. C'est précisément parce que nous sommes des êtres de langage, des parlêtres, que nous pouvons être «touchés à distance» puisque notre corps nous a été desservi par le signifiant. Le téléphone, Internet les réseaux sociaux, la télévision ... témoignent en faveur de cela. Nous observons depuis le confinement la prolifération et la multiplication d'échanges. Mais que penser de l'idée, qu'un jour peut-être, seules les activités par écrans interposés seront les seules sans danger sanitaire ? Sigmund Freud avait affirmé que l'inconscient du psychanalyste devait se comporter à l'égard de l'inconscient du patient comme le récepteur téléphonique à l'égard du volet d'appel. N'en sommes-nous pas aujourd'hui tenus à prendre cette assertion au pied de la lettre ?

Sigmund Freud parlait du téléphone et Jacques Lacan de la télévision, et se demandait pourquoi autant d'individus acceptaient de se faire phagocyter par elle ? Que dirait-il des «smartphones» ?

Demandons-nous, tout de même, si les mesures de confinement planétaire auraient été aussi rapides et efficaces sans le soutien de ce que Jacques Lacan nommait le Discours de la Science, producteur des nouvelles technologies et de la numérisation de nos existences. Jacques Lacan appelait «lathouses» les petits objets technologiques qui, déjà à son époque, proliféraient pour peupler notre quotidien et avaient pour effet «l'oubli de l'être» (d'où ce néologisme) — être en tant que sujet pour le corps parlant. Nous vivons, selon Jacques Lacan, dans l'alétosphère. Si l'atmosphère produit l'air grâce auquel nous vivons, l'alétosphère, par le support des objets technologiques, produit l'idéologie, le discours, dans laquelle notre sujet est pris. N'est-ce pas ce même discours qui présente la mort sous forme de chiffre, de nombre, de classement, de statistiques ... tentant ainsi de repousser le Réel de celle-ci ? Le tout en produisant une panique générale.


Jacques Lacan disait, ironiquement peut-être, que la seule science qu'il prenait au sérieux était la science fiction. N'est-ce pas de cette même science fiction que tire toute sa puissance la théorie foucaldienne, prolongée par Giorgio Agamben, de la biopolotique ? Une des critiques que nous pouvons faire de cette théorie est qu‘elle ne repose uniquement que sur la catégorie du possible — comme ce qui peut ne pas arriver — et rejette celle de l'impossible — comme ce qui arrive. L'Autre développé dans cette théorie est consistant et complet, il ne présente aucune faille et aucun manque. Il jouit du sujet comme d'un objet. Voici décrit à la perfection l'un des fantasmes les plus puissants du discours capitaliste, si ce n'est le plus puissant.


Mais pouvons-nous en dire autant de nos gouvernements et de leurs représentants en Occident ? Ils donnent au contraire l'impression d'être tous pris au dépourvu, de ne pas savoir, et de se fier avant tout à des prédictions mathématiques et statistiques. Leur amateurisme et leur irresponsabilité ont fait redécouvrir aux pays occidentaux la privation, la carence dans ce qu'ils ont de plus cruel et de plus mortel. Ces politiciens sont inexcusables à plus d'un titre, notamment dans leur choix consistant et réitéré d'affaiblir, décennies après décennies, les services publics, notamment hospitaliers, au profit d'intérêts privés, au détriment, évidemment, du bien commun. Cette politique du possible, qui ne fait que répondre aux injonctions du véritable pouvoir — qui lui est financier et semble increvable —, manque désespérément de courage, de responsabilité et est donc meurtrière.


De notre place, nous pouvons dire que ce virus, dans ses effets sociaux, est avant tout une épreuve lancée à notre humanité. Il pourrait constituer une sorte de sérum de vérité. Nous pouvons toujours nous demander comment le virus agirait en nous, s'il venait à rencontrer notre organisme. Mais pourquoi ne pas nous demander comment nous nous comportons, déjà maintenant, face à lui ? L'emploi du mot «apocalypse» est très répandu ces temps-ci. Son étymologie renvoie au dévoilement. Même si de nos jours l'impératif est de les porter à longueur de temps, beaucoup de masques tombent, et ainsi se dévoilent à la fois beauté et laideur, courage et lâcheté du genre (in)humain. Antonin Artaud parlait de la peste comme ce qui fait tomber les masques. Jean Giono du choléra comme d'une loupe grossissante.


Si comme Jacques Lacan le disait nous devons apporter un discours pesteux à cette époque, ne peut-on aujourd'hui entendre encore mieux que ce qui caractérise la peste est aussi sa force de propagation ? Devons-nous faire dépendre la propagation de nos idées, la réalisation de nos rencontres d'objets technologiques qui réduisent et traquent nos échanges et comportements ? N'en va-t-il pas de l'esprit même de l'Homme ? À une époque où il nous est demandé d'être à distance les uns des autres, n'est-il pas curieux de constater que nous n'avons jamais été aussi serfs, aussi soumis aux objets technologiques ?


L'analysant et l'analyste, comment doivent-ils se comporter face à l'altération de ce lien social qu'est le discours analytique ? Comment considérer l'analyse si celle-ci devait dépendre des objets technologiques, des lathouses ? Puisque bientôt, peut-être, seules les activités à distance, en ligne, seront considérées comme sans risque sanitaire ? Bien sûr ces objets technologiques sont aussi ce qui nous permet, tant bien que mal, de poursuivre le travail et beaucoup d'analysants disent que c'est déjà mieux que rien. Mais ces lathouses doivent-elles dorénavant être la condition sine qua non de la cure ?

Jacques Lacan avait déjà clairement donné sa position quant à cela, et ce dès 1974. Citons-le pour conclure : Le Réel et l'impossible sont antithétiques ; ils ne peuvent aller ensemble. L'analyse pousse le sujet vers l'impossible, elle lui suggère de considérer le monde comme il est vraiment, c'est-à-dire imaginaire et sans aucun sens. Alors que le Réel, comme un oiseau vorace, ne fait que se nourrir de choses sensées, d'actions qui ont un sens. On entend toujours répéter qu'il faut donner un sens à ceci et à cela, à ses propres pensées, à ses propres aspirations, aux désirs, au sexe, à la vie. Mais de la vie nous ne savons rien de rien, comme s'essoufflent à l'expliquer les scientifiques. Ma peur est que par leur faute, le Réel, chose monstrueuse qui n'existe pas, finira par prendre le dessus. La science est en train de se substituer à la religion, avec autant de despotisme, d'obscurité et d'obscurantisme. Il y a un Dieu atome, un Dieu espace ... Si la science ou la religion l'emportent, la psychanalyse est finie. » Et parlant un peu plus loin d'une épidémie de bactéries tout droit sorties d'un laboratoire : Je ne suis pas pessimiste. Il n'arrivera rien. Pour la simple raison que l'homme est un bon à rien, même pas capable de se détruire.