Affectation au langage

Je pense enfin avoir quelque peu saisi pourquoi Jacques Lacan affirmait que le seul affect véritable est, en réalité, le langage lui-même, en ce que l'Homme, comme créature intégralement gouverné par le Symbolique est primordialement et originairement affecté par le signifiant.

Lorsque l'on vit à l'étranger, c'est-à-dire là où notre langue maternelle ne sévit pas, il y a comme une espèce de relâchement inconscient de la vigilance ou de l'attention quant au bla-bla, à la rumeur, aux discussions de café ... précisément parce que ça parle dans une autre langue, une langue qui ne nous maîtrise pas autant, que notre langue maternelle : ça parle, donc, mais le sujet n'est pas concerné, n'est pas appelé, n'est pas happé.

De retour en France, j'ai été surpris d'être facilement pris par les conversations d'inconnus dans le train, au restaurant ... tout simplement parce que le sens auquel j'échappe en mandarin (et de moins en moins en anglais) y est en plein : c'est plein de sens, rempli de sens ! Parfois peut-être même trop ... En guise d'exemple, mes oreilles ont intercepté, à Paris, cette dithyrambique tirade d'un homme qui voulait convaincre son auditeur (plus qu'interlocuteur) des qualités qu'il supposait à l'actuel président de la République duquel il ventait les mérites, les qualités, la générosité ... jusqu'à dire, et faire un beau lapsus, que l'énarque avait la main sur le cœur (il voulait bien entendu dire : « le cœur sur la main »). Avec ce lapsus à l'appui, il ne fait aucun doute que cet homme parlait au moins de lui ...

Une autre déclinaison de cette affectation au/du langage est lorsque l'on a la chance de visiter son pays avec des étrangers il est aisé de remarquer qu'ils rient pour tout, de tout ... sauf des blagues ! — ce qui est bien entendu aussi mon cas quand j'occupe la place de l'étranger, du touriste — les blagues, les traits d'esprit ... soit ce qui fait le sel et la quintessence mêmes d'une langue, ce que Jacques Lacan appelait le(s) nom(s) du père : un signifiant qui ne signifie rien et à partir duquel toutes les significations et les jeux combinatoires d'une langue sont possibles.