AMD 159
- Rudy Goubet Bodart

- Dec 19, 2025
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J'adresse mon soutien total et sans réserve à tous les psychologues, psychothérapeutes, psychiatres, infirmiers, travailleurs sociaux en France... qui, d'une façon ou d'une autre, sont ou se sentent inspirés par la psychanalyse dans leur pratique clinique quotidienne et dans leur lien à l'autre face à cet odieux amendement proposé par des sénateurs ignorants et fiers de l'être, dont on aimerait bien aussi qu'ils soient soumis à la même « scientificité » et « efficacité » qu'ils souhaitent voir appliquées à cette discipline qui n'a d'autre raison d'être que d'accueillir et de travailler avec la condition humaine — qui n'est rien moins que la souffrance — et qui ne se confond pas avec le mesurable ou le chiffrable. Que pensent-ils, ces sénateurs, pouvoir éviter de payer en croyant ainsi faire des économies ? La psychanalyse nous enseigne que le paiement prend bien souvent des formes particulièrement douloureuses et qu'il ne saurait se réduire à une transaction pécuniaire. La monnaie de souffrance est bel et bien réelle même si elle est difficilement comptable.
D'innombrables praticiens font un véritable travail d'orfèvre (et en rendent compte) dans des institutions déjà ruinées et ravagées par des politiques publiques désastreuses depuis des décennies et des décennies (hôpitaux, crèches, prisons, écoles, associations...). Leur dévouement est à saluer et à respecter. Ces sénateurs savent-ils seulement combien de courage cela prend pour qu'une personne se mette à parler et combien de patience il faut pour commencer à l'entendre ? Que s'imaginent-ils, ces sénateurs ? Qu'à partir d'une date pré-déterminée par le calendrier des dépenses publiques, toutes ces rencontres, tous ces liens tissés par des paroles inattendues, des pleurs qui ne se retiennent finalement plus, des rires impromptus, des heures perdues... devront être abandonnés et remplacés par des méthodes standardisées se calquant elles-mêmes sur un budget prévisionnel ?
Le pire dans tout ça est tout de même de lire et d'entendre des « psychanalystes » se réjouir de cet amendement car ils s'imaginent — bien confortablement installés dans la chaleur de leur cabinet — du côté de l'absoluité et de la pureté de cette discipline, alors qu'ils ne se situent qu'au sein de son obscène embourgeoisement et d'une forme particulièrement vicieuse de censure. Ils s'imaginent à l'abri et oublient que l'histoire de la psychanalyse est aussi celle de ses persécutions. Il n'y a pas d'idéal de la psychanalyse ni même de psychanalyse pure. Il y a de la psychanalyse là où il y a du psychanalyste. Je reste viscéralement animé par la conviction, maintes fois éprouvée, que l'effet-sujet propre à cette pratique peut se produire dans un couloir d'hôpital, aussi délabré soit-il. Ça s'appelle la tuché. À cet égard, l'institutionnalisation de la psychanalyse ne va pas sans poser de questions et de problèmes. Être critique face à cette institutionnalisation, qui est bien souvent synonyme de sclérose, est aussi impératif que nécessaire. Se réjouir de la disparition programmée de la psychanalyse et du mot même de psychanalyse au sein des institutions relève d'un manque de noblesse, de délicatesse et d'éthique qui, pourtant, sont le cœur de cette discipline.
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« J'ai souvent eu l'occasion, au cours de ces dernières années, d'apprendre, en lisant les comptes rendus de certains congrès ou de séances de sociétés scientifiques ou de certaines publications psychanalytiques, que la psychanalyse était morte, définitivement terrassée et réfutée. Je pourrais, en réponse à cette déclaration, suivre l'exemple de Mark Twain qui, ayant lu dans un journal l'annonce de sa mort, adressa au directeur un télégramme pour lui faire savoir que : « La nouvelle de ma mort est fort exagérée ». À la suite de chacune de ces annonces macabres, la psychanalyse se montre plus vivante que jamais, plus riche en partisans et en collaborateurs, se donnant de nouveaux organes. Dire de quelqu'un qu'il est mort vaut souvent mieux que de lui opposer un silence de mort. »
Sigmund Freud (1914)
Si je défends la place de la psychanalyse dans les institutions, ce n'est pas parce que celle-ci « marche » ou « fonctionne » aussi bien ou même mieux que d'autres approches, mais précisément parce qu'elle est l'incarnation du ratage même. C'est là sa réussite. C'est ce ratage qui permet à l'institution de se regarder dans un miroir sur la surface duquel elle ne se reconnaît pas. C'est ce ratage qui fait que l'institution ne se boucle pas sur elle-même pour devenir un tout trop asphyxiant.
À l'hôpital, le psychanalyste ne porte pas de blouse blanche et, par goût pour la provocation, s'habille même en noir. Il se rend dans la chambre des malades à son gré — sans nécessairement suivre les recommandations du chef de service — pour ne rien dire et les entendre pour rien. Il ne rend pas compte de ces entretiens (et heureusement pour les médecins). Il rate bien évidemment (et involontairement) les réunions de synthèse, leur jargon et leurs abréviations soporifiques. Il organise des groupes de parole où les soi-niés dressent des couronnes fleuries aux soi-niants qui en font autant quand la parole leur est permise. Le psychanalyste aime croire que toute cette agressivité déployée par la gorge évite des accidents et autres actes manqués, des piqûres mal dosées, des repas oubliés.
En foyer pour enfants et adolescents, le psychanalyste incarne cette inquiétante familiarité entre l'éducateur et l'éduqué. Par sa seule présence et son silence agaçant, il rappelle aux travailleurs sociaux qu'eux aussi ont été abandonnés, maltraités, déracinés et qu'à travers tous ces enfants qui leur passent entre les mains, c'est leur enfance qu'ils essaient encore et toujours de sauver. Le bureau du psychanalyste est au sous-sol et les enfants qui se comportent mal y sont envoyés comme pour être grondés. Dans ce bureau, ils rient, colorient et disent des conneries car ils savent qu'ici c'est permis. La vie les a déjà assez punis. Il ne va pas en rajouter.
En soins psychiatriques, le psychanalyste est celui qui s'entretient avec les mêmes « usagers » depuis des années, ne participant pas à faire tourner la belle machine huilée de la tarification à l'acte. La psychiatre-chef-de-service lui fait remarquer son inefficacité et ne comprend pas pourquoi il en a l'air si fier et satisfait. Après trois ans, son CDD à rallonge ne sera pas renouvelé. Il s'en fout. De toutes façons, il voulait se barrer. En soins psychiatriques, il a rencontré des immigrés, des femmes voilées, des femmes violées, des anciens prisonniers, des drogués, des infirmiers, des internes et des internés, et même des psychologues TCC qu'il a aimés et qui l'ont aimé aussi. Il est parfois allé trop loin. Il ne regrette rien.
C'est curieux, un psychanalyste en institution. C'est comme un poil à gratter, un être franchement inadapté. Jamais à sa place. Toujours à côté. Pourtant, il comprend les inquiétudes économiques et il se demande aussi pourquoi les impôts des Français devraient servir à payer un tel demeuré qui ne sert à rien et même serre du rien. Psychanalyste, si tu veux rester ! Fais un effort ! Parle plus, parle mieux, parle bien. Cesse de la fermer et, quand tu l'ouvres, s'il-te- plait, ne nous bassine plus avec la sexualité. Parle-nous santé, parle-nous progrès, parle-nous budget. Y a rien à faire. Le psychanalyste ne rentre pas dans les cases. C'est normal. Il a une case en moins. Non : il est la case en moins.
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« S’il arrive qu’on puisse donner cette distinction entre psychothérapie et psychanalyse, pourquoi aujourd’hui, au bout de ce discours qui est très précisément celui que je viens d’improviser, ne vous la donnerais-je pas ? La différence, pourquoi ne pas le dire ainsi, c’est qu’une psychothérapie est un tripotage réussi, au lieu que la psychanalyse, c’est une opération dans son essence vouée au ratage. Et c’est ça qui est sa réussite. C’est sur cette formule, dont bien entendu j’espère que vous ne vous ferez pas une règle de conduite : pourvu que je la rate bien, comme l’autre disait : l’ai-je bien descendu ? Je dirai simplement, puisque vous attendiez quelque chose de moi : vous l’ai-je donné ? » — Jacques Lacan
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