EPSTEIN ?
- May 7
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Si vous vous amusez à taper dans Google : « The answer to life, the universe and everything », vous verrez apparaître une calculatrice affichant le nombre 42. Il s'agit d'un clin d'œil des ingénieurs de Google au fameux roman de science-fiction de Douglas Adams, Le Guide du voyageur galactique, où des êtres supérieurement intelligents construisent un ordinateur ultra-puissant pour répondre à la « Grande Question » sur la vie, l'univers et le reste. Après 7,5 millions d'années de réflexion, l'ordinateur livre enfin le résultat : 42. Face à la déception générale, l'ordinateur explique que la réponse est parfaitement correcte, mais que le problème réside dans le fait que personne ne sait réellement quelle était la question de départ.
Depuis plusieurs jours déjà, les actualités ne nous donnent-elles pas l'impression que le nom « Epstein » est en passe de devenir le nouveau nombre 42 ? En effet, peu importe la question ou le problème soulevés — la corruption des politiciens, leur vie privée, la situation en Israël, le COVID, le Bitcoin, les krachs boursiers, l'angoisse de votre voisine ou votre propre hypocondrie — une seule réponse semble possible : Epstein. C'est le nom propre qui explique tout. Le bouche-trou du moindre questionnement existentiel. Toutes les questions peuvent désormais être oubliées, car nous détenons déjà la réponse.
Qu'est-ce que tout cela peut-il bien avoir à faire avec la psychanalyse ?
Le psychanalyste présente toujours une certaine réserve, voire une distance, quand le discours de l'analysant vient à se concentrer autour d'une idée unique, censée expliquer toute une série d'événements épars et disparates. Cette réserve et cette distance ne sont en rien dues à des qualités psychologiques personnelles du psychanalyste ; elles ne sont que l'effet de son écoute dont l'attention est « également en suspens » (ou de façon homogène : Gleichschwebende Aufmerksamkeit). Cette écoute a son pendant du côté de l'analysant dans la règle fondamentale de l'association libre, où celui-ci doit dire, sans discernement aucun, tout ce qui lui traverse l'esprit. Dès qu'une pensée ou une idée domine l'esprit de l'analysant au point de rigidifier le discours pendant un nombre important de séances, le psychanalyste est légitimé à penser qu'il s'agit là de la manifestation d'une résistance massive et que la vérité, comme on le dit souvent, est ailleurs. La vérité se situe ailleurs, mais jamais bien loin, car en psychanalyse, elle a toujours trait à l'énonciation du sujet.
Bien sage serait celui qui saurait faire de ce type d'écoute une façon de se positionner face à l'incessant bruit médiatique. Non pas en y espérant les mêmes effets que ceux d'une cure psychanalytique — car le brouhaha médiatique est en soi un flot d'énoncés sans véritable énonciation, s'adressant à la fois à tout le monde et à personne, et ayant pour effet de distraire chacun de son axe destinal — mais, plus humblement, pour éviter, autant que possible, que son propre sujet ne participe à cette inlassable valse en en répétant les harassants énoncés.
L'attitude, soit l'éthique, du psychanalyste face aux médias de masse n'est pas faite de neutralité ou d'indifférence, mais bel et bien d'in-quiétude, quasiment au sens de l'intranquillité de Pessoa. Elle s'oppose à la quiétude, à la tranquillité, c'est-à-dire à la satisfaction procurée par ces informations qui semblent tout expliquer. Le psychanalyste fait ce qu'il peut pour ne pas participer à ce bruit, et c'est en cela qu'il se rapproche de l'Unruhigkeit hégélienne (l'inquiétude) qui, seule, permet le travail du négatif et la patience du concept, tout en rejoignant l'Unheimlichkeit freudienne (l'inquiétante familiarité). À celui, malheureux, qui marie son énonciation aux énoncés médiatiques, il ne peut que rétorquer un inquiétant : « Je ne vous le fais pas dire… »
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