INSTITUTION
- May 7
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Si je défends la place de la psychanalyse dans les institutions, ce n'est pas parce que celle-ci « marche » ou « fonctionne » aussi bien ou même mieux que d'autres approches, mais précisément parce qu'elle est l'incarnation du ratage même. C'est là sa réussite. C'est ce ratage qui permet à l'institution de se regarder dans un miroir sur la surface duquel elle ne se reconnaît pas. C'est ce ratage qui fait que l'institution ne se boucle pas sur elle-même pour devenir un tout trop asphyxiant.
À l'hôpital, le psychanalyste ne porte pas de blouse blanche et, par goût pour la provocation, s'habille même en noir. Il se rend dans la chambre des malades à son gré — sans nécessairement suivre les recommandations du chef de service — pour ne rien dire et les entendre pour rien. Il ne rend pas compte de ces entretiens (et heureusement pour les médecins). Il rate bien évidemment (et involontairement) les réunions de synthèse, leur jargon et leurs abréviations soporifiques. Il organise des groupes de parole où les soi-niés dressent des couronnes fleuries aux soi-niants qui en font autant quand la parole leur est permise. Le psychanalyste aime croire que toute cette agressivité déployée par la gorge évite des accidents et autres actes manqués, des piqûres mal dosées, des repas oubliés.
En foyer pour enfants et adolescents, le psychanalyste incarne cette inquiétante familiarité entre l'éducateur et l'éduqué. Par sa seule présence et son silence agaçant, il rappelle aux travailleurs sociaux qu'eux aussi ont été abandonnés, maltraités, déracinés et qu'à travers tous ces enfants qui leur passent entre les mains, c'est leur enfance qu'ils essaient encore et toujours de sauver. Le bureau du psychanalyste est au sous-sol et les enfants qui se comportent mal y sont envoyés comme pour être grondés. Dans ce bureau, ils rient, colorient et disent des conneries car ils savent qu'ici c'est permis. La vie les a déjà assez punis. Il ne va pas en rajouter.
En soins psychiatriques, le psychanalyste est celui qui s'entretient avec les mêmes « usagers » depuis des années, ne participant pas à faire tourner la belle machine huilée de la tarification à l'acte. La psychiatre-chef-de-service lui fait remarquer son inefficacité et ne comprend pas pourquoi il en a l'air si fier et satisfait. Après trois ans, son CDD à rallonge ne sera pas renouvelé. Il s'en fout. De toutes façons, il voulait se barrer. En soins psychiatriques, il a rencontré des immigrés, des femmes voilées, des femmes violées, des anciens prisonniers, des drogués, des infirmiers, des internes et des internés, et même des psychologues TCC qu'il a aimés et qui l'ont aimé aussi. Il est parfois allé trop loin. Il ne regrette rien.
C'est curieux, un psychanalyste en institution. C'est comme un poil à gratter, un être franchement inadapté. Jamais à sa place. Toujours à côté. Pourtant, il comprend les inquiétudes économiques et il se demande aussi pourquoi les impôts des Français devraient servir à payer un tel demeuré qui ne sert à rien et même serre du rien. Psychanalyste, si tu veux rester ! Fais un effort ! Parle plus, parle mieux, parle bien. Cesse de la fermer et, quand tu l'ouvres, s'il-te- plait, ne nous bassine plus avec la sexualité. Parle-nous santé, parle-nous progrès, parle-nous budget. Y a rien à faire. Le psychanalyste ne rentre pas dans les cases. C'est normal. Il a une case en moins. Non : il est la case en moins.
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« S’il arrive qu’on puisse donner cette distinction entre psychothérapie et psychanalyse, pourquoi aujourd’hui, au bout de ce discours qui est très précisément celui que je viens d’improviser, ne vous la donnerais-je pas ? La différence, pourquoi ne pas le dire ainsi, c’est qu’une psychothérapie est un tripotage réussi, au lieu que la psychanalyse, c’est une opération dans son essence vouée au ratage. Et c’est ça qui est sa réussite. C’est sur cette formule, dont bien entendu j’espère que vous ne vous ferez pas une règle de conduite : pourvu que je la rate bien, comme l’autre disait : l’ai-je bien descendu ? Je dirai simplement, puisque vous attendiez quelque chose de moi : vous l’ai-je donné ? » — Jacques Lacan
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