L'HONTOLOGIE AU TEMPS DES LATHOUSES
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L'avenir lointain nous apportera, dans ce domaine de la civilisation, des progrès nouveaux et considérables, vraisemblablement d'une importance impossible à prévoir; ils accentueront toujours plus les traits divins de l'homme. Dans l'intérêt de notre étude, nous ne voulons toutefois point oublier que, pour semblable qu'il soit à un dieu, l'homme d'aujourd'hui ne se sent pas heureux.
Sigmund Freud — Malaise dans la Civilisation
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Le Progrès — le postulat selon lequel vous pouvez obtenir quelque chose pour rien, selon lequel vous pouvez gagner dans un domaine sans payer ce gain dans un autre.
Adlous Huxley — Temps Futurs
Le cas Thélyson Orélien, qui grâce ou à cause de l'intelligence artificielle n'a pas commis l'écriture d'un roman porté aux nues dans les médias et les cercles fermés de l'intelligentsia, a de quoi susciter la curiosité mais aussi réactiver la mémoire du psychanalyste. Ne serait-ce que parce qu'il donne l'occasion de se rappeler l'une des curieuses craintes formulées par Jacques Lacan au beau milieu des années 1950, lors du commencement de son séminaire (Le Moi...), où il s'agissait déjà de cybernétique. À peine une décennie nous sépare alors des catastrophes d'Hiroshima et de Nagasaki quand le psychiatre parisien affirme que la plus dangereuse des machines modernes — bien plus que la bombe atomique, précise-t-il — est la machine à calculer. Cela a de quoi surprendre. Qu'est-ce qu'une innocente machine à calculer aurait de si menaçant ? Jacques Lacan ne minimisait absolument pas le drame japonais et l'extermination de plus de cent mille vies en l'espace de trois jours (et même cinq cent mille si on compte les hibakusha décédés au fil des décennies des suites de ces attaques). C'est seulement en ayant bien à l'esprit ce qui fait le cœur de son enseignement que l'on peut entendre un petit quelque chose à cette scandaleuse comparaison. Bien qu'elle ne soit pas explicitement évoquée, c'est bel et bien l'idée de meurtre qui relie les deux entités comparées. Si la première extermine le corps réel, la seconde s'en prend de façon toute particulière au corps du Symbolique, soit au langage comme structure. C'est-à-dire, pour le psychanalyste, ce qui fonde l'humanité. Cependant, il serait tout à fait inexact, d'un point de vue psychanalytique, d'avancer que la machine à calculer abolisse le Symbolique. Jacques Lacan lui-même dira que la machine à calculer, ses codes, sont, au contraire, le Symbolique pur. Qu'est-ce à dire ? Loin d'être un éloge, cette pureté est davantage le signe que du mot au code une épuration a eu lieu. De quelle épuration, c'est-à-dire de quel meurtre parfait, s'agit-il ?
Pour le psychanalyste, même si la notion de structure lui donne un aspect surplombant — ce qu'il est réellement dans l'existence humaine tant il la domine —, le langage n'est pas chose abstraite, mais est aussi un instrument concret de la motérialité de la jouissance humaine : « Je parle donc je jouis », avançait Jacques Lacan pour paraphraser et corriger René Descartes. L'usage, la pratique, l'exercice de la parole est le socle indéboulonnable de toute cure psychanalytique. Le langage est certes structure, mais alors aussi c'truc dur : quand il se décline en parole, il est cet outil réel qui a cette étrange spécificité de faire l'âme humaine à mesure que celle-ci s'en sert, et de la défaire quand elle le rejette. On ne peut s'en passer qu'à condition de s'en servir. C'est un outil inadéquat, chacun en conviendra. Il rate toujours son sujet. Il le divise même et ne bouche aucun trou. Avec lui, il n'y a jamais de fin mot de l'histoire. Au contraire, c'est de là que toute l'économie désirante prend son essor en ne rendant la béance centrale de l'existence que plus évidente par son inlassable mouvement, son increvable déplacement, et son jeu incessant de renvoi, d'opposition, de nuance, de différence entre les mots — entre les signifiants, préfère-t-on dire chez les psychanalystes. Plus on s'en sert, plus on s'enfonce. Véritable cheval de Troie colonisateur du chaos originaire. Cancer sans remède de l'humanité parasitée d'entrée de Je. Labyrinthe symbolique qui, toujours déjà, empêche le sujet de coïncider avec lui-même. Toutefois, si on parvient fermement à s'accrocher à ces petites bêtes que sont les mots, à entendre quelque chose de nos erreurs, lapsus, oublis, rêves et symptômes, à savoir y faire, bon an, mal an, avec cette concaténation signifiante-jouissante qu'est lalangue... alors, seulement, le langage nous accorde une place au bord de son précipice. Là où il engage. Là où toute prise de parole est une prise de risque et où tout écrit donne le vertige. Bien maigre récompense, à vrai dire, que cette insoutenable fragilité durement glanée dans ce douloureux corps-à-corps avec le signifiant et la lettre. Et c'est pourtant cette précarité, cette faille par laquelle se définit le sujet entre énonciation et énoncé, sa souffrance première, et pour le dire d'un mot sa jouissance foncière, que la machine à calculer veut nous faire oublier. Quel rêve, alors, que de pouvoir se passer de penser, d'écrire et de parler. Quel rêve que de pouvoir un beau jour se débarrasser de cette béante incomplétude et de cette dérangeante finitude qui se reflètent dans notre condition d'être mortel et sexué.
C'est bien là toute la fonction de ce que Jacques Lacan développera dans les années 1970 avec cette notion qui épouse le curieux nom de lathouse. Néologisme forgé entre deux mots d'étymologie grecque, léthé (l'oubli) et ousia (l'être ou la substance). D'une certaine façon, la lathouse est la machine à calculer élevée au rang de notion psychanalytique. Il s'agit d'un objet fabriqué par la science qui nous fait oublier notre être (ou notre substance), comme la télévision ou la radio pouvaient déjà l'être à l'époque où ces propos furent prononcés. La lathouse procède à l'oubli de l'être non pas dans le sens où elle nous distrait de nos quotidiens soucis, mais en un sens éminemment plus profond en ce qu'elle parle littéralement pour nous, à notre place. Il s'agit cependant d'une bien drôle de parole car elle est désincarnée. Du vent de la voix humaine, voilà de quoi sont remplies les lathouses. Le vent n'est pas le souffle par lequel le sujet souffre, soit se divise entre énonciation et énoncé. Le vent n'est que du vent. Il est vain, sans valeur, sans substance, ni fondement. C'est du codage de la parole, soit de sa dépouille mathématique et de son cadavre arithmétique, que la lathouse est faite. Si, comme l'affirme Georg Wilhelm Friedrich Hegel, le mot est bien le meurtre de la chose, alors le code, lui, est le meurtre du mot. Le mot, ici, est à entendre comme parole incarnée. Le code est le meurtre du mot en ce qu'il l'éventre et l'évide de toute sa substance jouissante : la parole fondatrice de l'être qui en dépend (le parlêtre). La lathouse est habitée d'une parole désincarnée, sans sujet. On saisit maintenant mieux pourquoi, dès 1955, Jacques Lacan soulignait la dangerosité de la machine à calculer — véritable ancêtre des algorithmes et autres intelligences artificielles — pour l'humanité. Après la bombe atomique, le tsunami de lathouses. Il prophétisait une prolifération de ces gadgets et annonçait que l'espèce humaine serait possédée par eux, qu'elle en deviendrait l'instrument et évoluerait dans l'aléthosphère (une atmosphère créée par les lathouses), véritable préfiguration d'Internet. Le psychanalyste n'a pas raté l'occasion de faire jouer la sonorité afin de rapprocher son néologisme de la ventouse pour bien faire entendre l'effet d'aspiration de cette lathouse. L'aspiration de la substance jouissante. Avait-il en tête le poème de Charles Baudelaire, « L'Horloge » (1860), qui déjà fustigait cette invention ?
« Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : "Souviens-toi !"
[...]
« Il dit : "Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !" »
Il y aurait certainement un intérêt à éclairer la scansion lacanienne des séances de la cure psychanalytique à la lumière de la lathouse. En refusant les quarante-cinq minutes imposées par l'horloge de l'IPA pour se rapprocher de la temporalité subjective du déploiement de la parole, Jacques Lacan n'indiquait-il pas déjà, dans la pratique psychanalytique, une voie de secours au sein de ce discours de la science qu'il qualifiait d'irrespirable ? C'est peu dire que la science, avec cette invention de l'horloge ou de la montre, a complètement bouleversé le rapport au temps des êtres humains. L'horloge n'est qu'une lathouse d'une longue série qui n'en finit plus de s'allonger ; que pourrait dire le psychanalyste du smartphone ? Reprendrait-il à son compte la vision de Jean-Luc Godard qui dans Masculin Féminin (1966), disait :
« On peut supposer que dans vingt ans, chaque citoyen portera sur lui un petit gadget électrique qui lui procurera du plaisir et une satisfaction sexuelle. »
ou :
« Donnez-nous notre télévision quotidienne et une automobile, mais délivrez-nous de la liberté. »
Que l'on pourrait paraphraser en : « Livrez-nous nos lathouses, mais délivrez-nous de la parole. »
Pour l'heure, c'est l'intelligence artificielle, comme machine à calculer ultra sophistiquée, qui nous occupe tant elle semble être la lathouse par excellence, l'objet parfait auquel Jacques Lacan songeait lorsqu'il a forgé cette notion. C'est curieusement dans ce même séminaire (L'Envers...) que le psychanalyste critique sévèrement l'ontologie — bien souvent prônée par la philosophie — qui pour lui est une véritable honte ; l'être humain, du fait de son appartenance au langage, ne saurait avoir un être fixe car son sujet ne se définit, comme esquissé plus haut, que de sa faille produite par la signifiance. Jacques Lacan propose alors de réorthographier l'ontologie en « hontologie ». Ce néologisme et la critique de la philosophie qu'il contient ne doivent pas nous empêcher d'y entendre un autre sens qui est celui de la soudure originelle entre la honte et l'être, ou la honte d'être chez l'humain. Ce même constat d'une honte consubstantielle se retrouve notamment chez Friedrich Nietzsche qui nommait l'Homme « la bête aux joues rouges ». La honte d'être ce qu'il est ou, pour le dire comme Sigmund Freud à la suite d'Augustin, d'être né, selon la sentence, inter urinas et faeces. Cette origine qui positionne l'Homme au milieu de déchets lui impose l'humilité, et Jacques Lacan aura su donner un tour structural à cette dégradante réalité biologique en avançant que le langage ne produit chez l'Homme que de la perte, du manque-à-être, et c'est de là que s'origine toute honte : de n'être que le rejet, le rebut, le reste du langage (objet a). C'est cette honte d'être troué par le langage que la lathouse tente de colmater. Cette honte de devoir s'en remettre à lui pour pouvoir éprouver un semblant d'être. La honte d'être si minuscule devant cet invisible édifice et de devoir en dépendre sans pour autant pouvoir en tirer une entière satisfaction. Comment s'en remettre à une entité si bancale et imparfaite, à cette structure consistante et incomplète, à cet outil inadéquat ? Que la lathouse programme de nous débarrasser de cette impossibilité logique qui s'éprouve en nous sous la forme d'une foncière impuissance, n'est-ce pas plutôt une bonne nouvelle ? Cela est sans compter que la honte (comme la culpabilité) est un boomerang : plus on la jette et la rejette avec force, plus on veut s'en débarrasser, plus elle nous revient en pleine figure (c'est certainement ce qui nous fait rougir). Une fois encore, il faut souligner la sagacité de Jacques Lacan qui déjà, dans les années 1970, l'avait deviné en affirmant qu'à trop taquiner la lathouse, c'est l'hontologie — enfin correctement orthographiée — qui se produit. Avec un demi-siècle d'avance, il ne pouvait pas viser plus juste. Il faudrait un jour décrire cliniquement et faire le catalogue de tous les embarras causés par la lathouse : du meurtre de la parole avant même qu'elle ne puisse naître chez les petits enfants qui y sont surexposés (c'est l'autisme expérimental tel qu'en parlait Bernard Stiegler), au dégoût de soi au petit matin après toute une nuit à la chatouiller de son index — à scroller comme on dit — en passant par le phénomène d'isolement social accru d'abord reconnu et décrit au Japon comme hikikomori, et qui maintenant s'observe un peu partout.
À trop taquiner la lathouse c'est l'hontologie qui apparait, soit la logique génératrice de la honte décuplée et déplacée. Cette invention lacanienne des années 1970 ressemble à s'y méprendre à ce qu'un certain Günther Anders, dans son Obsolescence de l'Homme, appelait la honte prométhéenne qui est cette honte spécifique causée par l'humiliation devant la perfection de l'objet de la science, la lathouse. C'est cette honte d'être né et de ne pas avoir été fabriqué, pensé de toutes pièces, conceptualisé de A à Z. C'est cette honte de n'être qu'un effet branlant et vacillant de la contingence, ce que le langage ne manque jamais de nous rappeler. Jadis l'Homme se mesurait à l'aune d'un Dieu invisible qui ironiquement l'avait fait à son image. Aujourd'hui, c'est à l'objet de la science qu'il se compare et vis-à-vis duquel il se déprécie. Contrairement au dernier IPhone, et même si le discours courant lui intime l'ordre d'être la “meilleure version de lui-même”, l'Homme ne peut s'améliorer sur commande. Malgré toute sa bonne volonté et sa mauvaise foi, il ne peut encore être upgradé. Il ne peut être prompté et produire des énoncés ou des écrits aussi lisses que ChatGPT. Pour pouvoir écrire une phrase un tant soit peu satisfaisante, il doit s'y reprendre à maintes reprises. Raturer, effacer, corriger, reformuler, écrire, réécrire, crier. Rater. Rater mieux. En somme il doit souffrir et faire l'expérience de la jouissance spécifique au parlêtre qui est aussi un parlettre dans le cas de l'écrivain qui est celui qui ne peut pas ne pas écrire sans jamais réellement y parvenir.
Thélyson Orélien, de quoi êtes-vous le nom ?
C'est seulement après ce long détour que l'on peut mieux situer Thélyson Orélien comme le nom propre d'une humanité dont le dernier symptôme est d'accepter d'être silenciée volontairement par le silicium. Il nous est désormais possible d'expliciter, en le complétant, le titre du roman qu'il n'aura jamais écrit. « C'était ça ... » : générer un roman via une intelligence artificielle ; « ... ou mourir » de honte devant le cinglant constat de ne pouvoir écrire aussi bien et aussi vite qu'une lathouse. Thélyson Orélien est le symbole Orwellien d'une humanité qui capitule devant la tâche qui lui incombe : devenir humain, toujours un peu plus, en jouissant et en étant joui par le langage. Il a préféré le code, sa simplicité, son vide et sa neutralité au fastidieux mais salubre combat avec le langage. Ce qui pour celui qui se dit écrivain ne peut être qualifié autrement que honteux. Il faut maintenant rappeler que si parler est incontestablement une jouissance, écrire n'en est pas moins une. C'est d'ailleurs elle qui littéralement trace un trait entre la Préhistoire et l'Histoire. Et ce trait appartient à l'Histoire et à l'humanisation de l'Homme. L'écriture, comme sépulture de la parole, entérine la naissance de l'humanité comme créature intégralement dominée par le signifiant et la lettre. Chaque mot porte en lui la mort et le deuil. Les mots ne sont que la mémoire de nos morts. Encore une fois : on ne peut s'en passer qu'à condition de s'en servir. Le discours de la science propose désormais de s'en passer car on peut ne plus s'en servir. Il est désormais possible de penser que nous pourrons bientôt ne plus avoir à parler ou à écrire. Les lathouses le feront pour nous. Ce n'est pas tant la puissance de la lathouse qu'il faut accuser mais la fièvre humaine à vouloir se débarrasser de ces virus que sont la parole et l'écriture. Ce n'est pas la technique qui intrinsèquement peut remplacer l'Homme. Elle ne peut mettre à sa disposition que la possibilité, dont il se saisit déjà, de ne plus parler et écrire. Il pourra ne plus jouir du langage et être joui par celui-ci, alors il oubliera, et ne saura plus ce que parler et écrire veut dire. Ce n'est donc pas la fin du monde ou de la planète que chacun pressent mais celle de cet insupportable, car insaisissable, sujet. C'est de sa forclusion par le discours de la science qu'il s'agit. L'Homme est porteur de la parole comme on dit porteur d'une maladie qui n'est que mal à dire dont il souhaite être guéri. La Posthistoire, si elle advient, ne sera que l'abandon de la parole et de l'écriture en faveur du code qui ne comporte aucune perte, aucun manque. À ce titre, il est d'ailleurs assez curieux de remarquer que l'ordre des choses numériques s'est rapidement inversé. Il y a encore de cela quelques années, lorsque il fallait se connecter à l'aléthosphère via l'ordinateur celui-ci devait au préalable vérifier que cette connexion n'était pas l'œuvre d'un robot (CAPTCHA). Aujourd'hui, c'est la lathouse qui distribue des certificats d'humanité, qui authentifie que nous sommes bien humains. C'est l'arroseur arrosé comme dans le cas de notre plagiaire haïtien. Tel est pris qui croyait prendre. Nul ne peut se servir d'une lathouse en prétendant éviter de subir la transformation qu'elle nous impose. Après l'avènement de la lathouse nous ne pouvons désormais qu'inverser la sentence nietzschéenne : “ Humain ... pas assez humain ... ”. Cela produit des effets collatéraux en cascade dont il est difficile d'estimer l'étendue. L'un d'entre eux est que l'analyse numérique de « C'était ça ou mourir » par toute une panoplie d'applications capables de différencier entre le prompt de l'intelligence artificielle et l'écriture humaine — ce qu'aucun homme, même un fin connaisseur en littérature, n'est capable de faire — nous fait entrer dans une nouvelle ère où le soupçon sera généralisé quant à la nature de ce que nous lisons. Faire machine arrière est impossible. D'autres déjà, comme Rie Kudan, avancent avec impudence (qui n'est qu'une honte inversée) que l'intelligence artificielle est une aide à l'écriture alors qu'elle ne représente que la possibilité technique de l'anti-thèse absolue de l'acte d'écrire. Sous l'impulsion de l'intelligence artificielle nous serons les témoins de la disparition de ce héros tragique du Symbolique qu'est l'écrivain raté — ce qui est un pléonasme — qui dans sa lutte avec la lettre sauvegarde tout de même quelque chose de la dignité humaine face à la machine. Thélyson Orélien en rejetant la nécessaire rature qu'est l'écriture, en refusant de souffrir d'écrire, aura alors réussi la prouesse technique de rater son destin d'écrivain raté. Il y a encore dans la langue la possibilité de mourir de honte ; ce qui vaut toujours mieux que de vivre honteusement. Ce n'est pas ce que le psychanalyste lui souhaite mais qu'au moins il puisse en éprouver un peu, car la honte est signe de la trace d'un sujet. Cela serait bon signe pour qui, ironiquement, démarre son roman non-écrit par une scène de détresse où le narrateur exprime son impuissance à mourir dignement.
« J'ai ri pendant que ma maison flambait. Pendant que la voisine lançait des seaux d'eau dans le vide. Pendant que les petits criaient : « Maman ! », comme si leur mère avait le pouvoir d'arrêter les balles qui fusaient tout autour. J'ai ri parce que je savais que si je ne riais pas, j'allais hurler, me pisser dessus ou courir vers une balle pour en finir une fois pour toute. Mais j'étais trop lâche pour mourir dignement. »
Thélyson Orélien — C'était ça ou mourir
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« Vous allez me dire - La honte, quel avantage ? Si c'est ça, l'envers de la psychanalyse, très peu pour nous. Je vous réponds - Vous en avez à revendre. Si vous ne le savez pas encore, faites une tranche, comme on dit. Cet air éventé qui est le vôtre, vous le verrez buter à chaque pas sur une honte de vivre gratinée. C'est ça, ce que découvre la psychanalyse. »
Jacques Lacan — L'Envers de la Psychanalyse
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