LE PAIEMENT - SERGE LESOURD
- Rudy Goubet Bodart

- Dec 19, 2025
- 4 min read

Il m'a été donné la chance, à l'université, de croiser le chemin de Serge Lesourd. Je suis toujours surpris par la persistance de sa voix et de sa parole dans ma mémoire et mes souvenirs. Il fut un professeur strict dans son rapport à la vérité et savait manier la sévérité avec tact. J'en ai subi les frais notamment lors de ma passation de mémoire où ses retours m'ont donné l'impression qu'il avait saisi mieux que moi ce que j'avais écrit et surtout ce que je n'avais pas pu écrire. Ses interventions parsemées d'anecdotes étaient tout simplement géniales.
Alors que nous étions en cours magistral et qu'il présentait de façon toute aussi magistrale les discours chez Lacan, une étudiante lui posa la question suivante qui me semble d'une actualité brûlante : « Ne pensez-vous pas que même dans les centres médico-psychologiques il faudrait que le patient paye, même 5 ou 10€, afin qu'il puisse se responsabiliser dans le processus de ses séances car tout ce système de sécurité sociale, de caisse d'assurance maladie, me donne l'impression d'infantiliser pas mal le patient et cela me semble aller contre la psychanalyse ? »
Je me rappelle encore tout à fait du grand sourire sur son visage et du regard intense que Serge Lesourd adressait à cette étudiante qui posait cette question en toute naïveté mais il est vrai à partir d'une place bien précise sans même qu'elle ne s'en aperçoive réellement. Voici, de mémoire, la réponse du psychanalyste :
« Vous savez, mademoiselle, ce système de cotisation et de sécurité sociale n'est pas si mal car dans le fond ce n'est rien d'autre que de la solidarité. Tout le monde paye pour tout le monde. Qui sait, un jour peut-être vous tomberez malade et vous ne pourrez pas travailler ? Ça arrive à n'importe qui de tomber malade ou d'avoir un accident. À ce moment-là, vous aurez alors chaque mois le chômage, c'est-à-dire que vous percevrez un pécule grâce à cette solidarité où les personnes qui le peuvent aident celles qui sont dans la nécessité. En France, ça marche comme ça et dans d'autres pays, chacun cotise pour sa poire et à la hauteur de ses moyens, c'est le système des assurances. Alors, est-ce bien anti-psychanalytique ?
La première leçon de Sigmund Freud est de nous rappeler que le petit d'homme naît dans la détresse primordiale et qu'il a besoin de l'Autre, et ce pas tant sur le plan matériel que sur celui de l'amour. On naît dans la misère. Même quand on est riche matériellement. Peut-être avez-vous remarqué à quel point les personnes fortunées sont hantées par ce fantasme de tout perdre et de finir dans la rue. C'est que la perte, le manque — primordial pour le fonctionnement de l'appareil psychique — doit toujours se frayer un chemin chez chacun d'entre nous.
Nous sommes toujours avant tout en dette de mots, en dette de la parole, vis-à-vis de l'Autre et ce n'est pas avec de l'argent que l'on peut combler cette dette, même si ça peut parfois aider à l'éponger, à l'amortir. La dette n'est pas faite pour être remboursée, elle est irremboursable ! mais elle est là pour être passée, pour être mise en mouvement, en circulation.
Voyez-vous, la sécurité sociale ne doit pas être confondue avec le grand Autre, avec l'ordre Symbolique. Votre aliénation au langage est bien plus primaire que votre dépendance à la solidarité nationale et le paiement, en psychanalyse, n'est pas équivalent à une simple transaction monétaire. Là encore, le paiement a des reliefs et des couleurs qui, chez le parlêtre, viennent chatouiller en chacun de nous la culpabilité. La culpabilité, c'est le coût du savoir. Son prix. Ça coûte beau coût.
Quand un homme se met à parler à un autre, et questionne la vérité de son savoir avec un autre, ce n'est jamais gratuit, même en centre médico-psychologique. Payer, pour le parlêtre, c'est perdre un bout de soi quand il se met à parler. À ce titre, il n'est pas faux de dire qu'en séance, le psychanalyste paye aussi. Il paye de sa personne qu'il met entre parenthèses et à la disposition d'un autre dont il supporte le lien transférentiel.
C'est alors dans cette dynamique, et nulle part ailleurs, que la dette primordiale, celle relative au don de la parole dont nous sommes les sujets, s'actualise, c'est-à-dire qu'elle est mise en acte. Je vais vous donner un exemple et vous verrez que vous allez tout d'un coup adorer la "gratuité" des soins dans les centres médico-psychologiques et vous allez comprendre ce que l'on entend par le mot paiement en psychanalyse.
Alors que j'exerçais à mon compte à Strasbourg, un homme éminemment riche, un politicien, m'a demandé une analyse. Je ne savais pas comment la notion de paiement, qui est bien différente de celle de l'achat en ce qu'elle implique une perte, pouvait s'inscrire en lui. Même en exigeant une somme exorbitante pour chaque séance, j'avais l'impression que rien ne s'entamait vraiment de son côté. Je lui ai alors suggéré de faire son analyse avec un excellent praticien qui travaillait dans un centre médico-psychologique. Il en était très surpris et très troublé. Comment quelqu'un comme lui, c'est-à-dire de son statut social, pouvait se retrouver au beau milieu du quidam dans un centre médico-psychologique de quartier ? Son image en prenait un sacré coup. Comme il était fin et intelligent, il a fini par accepter. Et vous savez quoi ? Il a fait une véritable analyse pour laquelle il n'a pas dépensé un rond mais où il a réellement payé très cher et peut-être même pour la première fois. J'espère avoir répondu à votre question, mademoiselle. »
Comments