LES DICTATEURS de Philippe Katerine



Vision de Philippe Katerine qui met en scène un pathétique dictateur échoué sur une île déserte parlant dans le vide, au vide, à l'écho vide ...


Cela rappelle étrangement une cérémonie d'investiture aussi lunaire que fantomatique avec des drapeaux en guise de public ou encore un défilé tout aussi étrange de la garde républicaine sans foule le jour de la fête nationale.


Si la figure du dictateur peut intéresser le psychanalyste c'est avant tout parce qu'elle est l'incarnation d'un positionnement particulier vis-à-vis de l'imposition, du plaquage même, dont procède le langage.


Le langage est comme le Cheval de Troie : après le choix forcé d'en accepter le cadeau, celui-ci nous colonise, c'est-à-dire qu'il nous impose violemment ses lois sans lesquelles nous ne pourrions exister et fait de notre vie son royaume.


Le dictateur incarne alors, et à son corps défendant, cette violence du langage qui dicte sa loi au sujet qui n'en est que l'effet, rien d'autre que l'effet. Voilà ce qui, la plupart du temps, à beaucoup de mal à passer : le signifiant précède le sujet, le sujet procède du signifiant.


Si le sujet est davantage parlé que parlant le dictateur est davantage dicté que dictant. Il n'a pas la moindre idée d'occuper une place dans la structure langagière ce qui le fait nager dans l'illusoire consistance de l'Imaginaire lui faisant croire dur comme fer que sa place est son être.


Il a affaire aux foudres d'un Surmoi archaïque pré-œdipen, d'aucuns diront maternels, comme le dit la chanson : « Les dictateurs ont des mamans trop maman » ce qui sous-entend qu'ils ont aussi des papas pas assez papa. Une autre façon de dire que la fonction paternelle est ici défaillante d'où la nécessité d'une compensation imaginaire en jouant précisément le père sévère.


Au niveau historique, et notamment au xx ème siècle, l'émergence des figures dictatoriales n'est donc pas l'effet d'un patriarcat poussé à son paroxysme mais bel et bien celui de la faillite de la fonction paternelle.


Le dictateur s'imagine faire exception et veut imposer aux autres les lois, qui sont toujours celles du langage, desquelles il pense pouvoir s'extraire alors qu'il se débat corps et âme avec elles dans un obscène aut(o-éro)tisme où il s'affecte (à la fois passif et actif, coupable et victime ...) notamment, comme le montre le clip, par des écholalies et des holophrases qui pourraient faire songer aux gazouillis et babillages du nourrisson si seulement, comme elles, elles étaient empreintes d'innocence.


Autrement dit, à défaut de torturer les mots qui le torturent le dictateur finit toujours par torturer la vie des gens et au final les gens eux-mêmes jusqu'à ce que cela se retourne contre lui. Il est un grand idéaliste et a une si haute idée de l'humanité qu'il n'hésite pas à exclure et rejeter ceux qui ne s'y conformeraient pas. À défaut de pouvoir aimer une seule âme il aime cette idée abstraite qu'est l'humanité, toute l'humanité.


Ainsi il ignore qu'il n'y a pas de maître mais seulement du signifiant maître (S1) que la méthode psychanalytique se propose de questionner. Le dictateur pourrait alors être considéré comme une nuance de la figure du maître qui veut ne pas savoir de quel fantasme se soutient sa position, en l'occurence : un fantasme de toute puissance qui toujours cède le pas au besoin de punition — ce que le clip met très bien en scène.


Qu'il n'y ait pas de maître mais seulement du signifiant maître n'est en soi pas nécessairement une si bonne nouvelle que ça puisque cela veut dire que tant que des ordres seront donnés il y aura de l'obéissance. C'est ce que décrit le merveilleux roman d'Alexander Lernet-Holenia « L'Étendart » où vers la fin de la première guerre mondiale l'armée multinationale de l'Empire austro-hongrois se désagrège. Un régiment hongrois refuse soudainement d'obéir à l'ordre de marche lancé par le commandant autrichien. Celui-ci, sidéré par cette rébellion inattendue, hésite, consulte les autres officiers, ne sait que faire et est presque sur le point d'abandonner le commandement quand il finit par trouver un régiment d'une autre nationalité, qui obéit encore à ses ordres et ouvre le feu sur les mutins. Chaque fois que le pouvoir est sur le point de se décomposer, tant que quelqu'un donne des ordres il se trouvera toujours aussi quelqu'un — fût-ce une seule personne — pour lui obéir ; un pouvoir ne cesse d'exister que lorsqu'il renonce à donner des ordres. Ce à quoi il convient d'ajouter qu'un pouvoir qui produit une prolifération, une profusion d'ordres et de règles plus absurdes les uns que les autres est aussi un pouvoir qui confesse sa propre décomposition.


Ainsi une approche psychanalytique permet d'affirmer que le dictateur ne relève absolument pas d'une nosographie psychopathologique particulière mais n'est qu'une subjectivité qui pousse à l'extrême les logiques auxquelles nous sommes tous bien trop enclins. Hannah Arendt ne dit rien d'autre lorsqu'elle parle de la banalité du mal. L'Histoire a déjà démontré à maintes reprises que le petit kapo que chacun de nous cache si soigneusement à « l'intérieur de soi » est aisément activable et se drape plus souvent qu'à son tour des apparas de la neutralité, de l'objectivité, de la bienveillance, de l'altruisme, voire de la vertu.


« Le parlêtre n'aspire qu'au Bien d'où il s'enfonce toujours dans le pire » — Jacques Lacan


Pour en finir avec le commentaire de ce clip de Philippe Katerine il est assez facile de s'imaginer qu'il met en scène ce qui est arrivé à un dictateur après que son peuple ne l'ait envoyé sur une île déserte afin de se débarrasser de lui ( à moins qu'il n'ait pris la fuite ?) : il persévère à donner des ordres, ordres que lui-même reçoit du langage, comme un automatisme de répétition fonctionnant parfaitement à vide puisque personne, sauf lui, n'est là pour y obéir.


Qu'il n'y ait pas de maître mais seulement du signifiant maître n'est en soi pas nécessairement une si mauvaise nouvelle que ça puisque cela veut dire que c'est avant tout et même en dernier lieu au langage lui-même que le sujet a affaire :


« Ce qui se passe, ce sont des mots » — Samuel Beckett


Ainsi le langage n'est pas que cette imposition du sens qui a la prétention d'être LE sens de la vie mais est aussi sa propre subversion notamment à travers l'art, la musique, la poésie, la psychanalyse, l'humour, l'amour .... Tels auront été le destin et la récolte du fruit des fameux aphorismes soixante-huitards, du « jouir sans entraves » aux autres « il est interdit d'interdire » auxquels il convient d'opposer un « il n'est pas obligatoire d'obéir ».


Le poète aura toujours le dernier mot :


« Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d'algèbre damnée » — René Char