SAINT GODARD



D'aucuns pourraient percevoir quelque obscénité charognarde dans la manière, lourde et insistante, dont certains ont de s'en prendre, depuis sa disparition, à Jean-Luc Godard. Comme s'ils désiraient être ceux qui l'eurent tué après sa mort.


Ainsi, Stéphane Zagdanski, nous a récemment fait le plaisir de sortir de ses archives personnelles les images d'une longue entrevue avec le cinéaste franco-suisse qu'il avait, au préalable, vivement critiqué dans son livre « La mort dans l'œil » (2004). Suite à cette entrevue, visiblement insatisfaitante pour lui, l'écrivain a doublé ses critiques — loin d'être inintéressantes — de copieuses insultes à l'encontre du réalisateur : « malin », « pervers » et « masochiste », tels sont les quelques qualificatifs employés pour décrire l'attitude, en retrait et accomodante, du cinéaste durant leur entrevue.


L'occasion est trop belle pour ne pas se remémorer les quelques mots d'un célèbre psychanalyste au sujet du masochisme, et notamment celui du peuple juif, à travers quelques épisodes de l'Histoire :


« Ne peut-on pas reconnaître que les masochistes transforment avec une audace certaine leur faiblesse en force ? Lorsque nous les comparons avec l'apparente soumission du masochiste, la persévérance à atteindre son but ou l'entêtement des forts tempéraments nous apparaissent comme un jeu d'enfant. La fierté d'un saint qui préfère être jeté aux lions plutôt que de renier sa foi chrétienne n'est en rien inférieure à une fierté ordinaire. Les vies de milliers de juifs qui se sont suicidés dans des synagogues médiévales plutôt que d'abjurer la foi de leurs pères me semblent beaucoup plus héroïques que celle de leurs persécuteurs. Quand les juifs ont été brûlés au Moyen-âge et sont morts en chantant « שמע ישראל » — ou si de nos jours ils sont tués dans les camps de concentration allemands pour avoir refusé le salut Hitlerien — ils ne sont absolument pas plus faibles que leurs assassins. »


Theodor Reik — « Le masochisme de l'homme moderne » (1940)


Selon ses propres dires, Stéphane Zagdanski s'attendait à un « gros clash ». Il n'aura été ni le premier ni le dernier à vouloir se faire un nom en se faisant celui d'un autre. Il avait ses raisons de vouloir en découdre avec Jean-Luc Godard. Cependant, le réalisateur, aussi masochiste puisse-t-il être, ne lui a pas offert ce plaisir et lui a même tout concédé (qu'il était un mauvais cinéaste, un mauvais écrivain ...), sauf sur un point :


Jean-Luc Godard n'aura pas cédé un millimètre et aura regardé son interlocuteur droit dans les yeux, pour soutenir son interprétation, scandaleuse et éminemment freudienne, quant à l'attitude des juifs envers les camps. Prenant à contre-pied la lecture d'Hannah Arendt, il pense que les juifs ne se sont pas laissés faire comme des moutons mais auraient « inconsciemment voulu » les camps et que c'est précisément ce sacrifice qui a sauvé Israël. Ils ne seraient pas morts pour rien. En vain. En le supposant responsable de sa destinée Jean-Luc Godard — se rapprochant puis dépassant la lecture reikienne — ne procède pas à la déshumanisation nazie du peuple juif mais lui rend, paradoxalement, un véritable hommage. Il est même allé plus loin en traçant un audacieux trait d'union entre les Juifs des camps et les Arabes de la Palestine qui, eux, se sacrifient « activement et consciemment », pour faire exister leur territoire.


Dans cet entretien Jean-Luc Godard aura alors démontré, une fois encore, l'art de l'interprétation qui consiste à saisir l'instant propice pour surgir hors du silence et porter l'estocade puis s'effacer, se tenir de nouveau en retrait. Cela rappelle le geste de Sigmund Freud lorsque, en 1939, de son lit de mort il publie « Moïse et le Monothéisme », son livre-testament dans lequel il soutient que « le juif des juifs », Moïse, n'est lui-même pas juif et qu'il n'y a donc pas de « réalité positive » sur laquelle les nazis puissent se soutenir afin de justifier leurs machinerie et machination mortifères.


La discrétion du geste godardien se joue de la réciprocité de la loi du Talion (œil pour œil, dent pour dent) et imite le geste christique, véritablement subversif, qui consiste à tendre l'autre joue et retire ainsi toute possibilité d'attaque à son détracteur en le renvoyant à ses propres contradictions et incohérences.