SEUL L'AMOUR PERMET À LA JOUISSANCE DE CONDESCENDRE AU DÉSIR
- Rudy Goubet Bodart

- Dec 19, 2025
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« Seul l'amour permet à la jouissance de condescendre au désir » — Jacques Lacan (Angoisse). Cette énigmatique formule ne peut prendre son sens plein qu'en situant son point de départ dans le strict cadre d'une cure analytique puisqu'elle n'est pas sans rappeler que : « Toute cure psychanalytique est une tentative de libérer de l'amour refoulé qui a trouvé dans un symptôme une piètre issue de compromis. » — Sigmund Freud (Gravida). Le scandale de la psychanalyse est de faire du symptôme une jouissance dont la lettre est en souffrance et c'est bien cela, d'être fait du même bois que le langage, qui le rend interprétable. Seulement, toute interprétation, aussi fine et sagace soit-elle, ne porte que si elle est supportée par un lien transférentiel positif à l'analyste. C'est l'amour de transfert qui rappelle qu'il n'y a d'amour que transféré, soit déplacé. Aimer c'est alors nécessairement faire erreur sur la personne car cela consiste en l'illusion pour l'aimant que ce qui lui manque se trouve dans l'aimé. C'est toujours un autre et ailleurs qu'on aime. C'est l'amour même. D'ailleurs, quelle psychanalyse ne commence pas par une peine de cœur ? Par une perte d'amour ? L'amour n'est-il pas toujours déjà père-dû ? De la perte au manque. C'est cette perte qui mettra le sujet au travail et c'est en ce sens que l'imaginaire tragi-comique de l'amour laisse toujours à désirer. Seule une victime de l'amour s'initie au désir pour en devenir le sujet. Cette dimension miraginaire de l'amour est nécessaire à toute cure analytique en ce qu'elle est le liant entre le réel et le symbolique, boroméenement noués, et constitue le point de passage, le mouvement condescendant de la jouissance vers le désir. Si le désir se prend sur la jouissance, c'est seulement avec les mots de l'amour qu'il s'y prend. Il s'agit alors bel et bien de civiliser la jouissance, de dompter la dérive par le dire, d'apprivoiser la pulsion par la parole. De la dupe de l'amour au sujet de désir : telle est la vicissitude du sujet de la psychanalyse.
« Seule une victime de l'amour s'initie au désir pour en devenir le sujet ». Le mythe d'Orphée n'incarne-t-il pas à la perfection cette formule ? La vie du fils d'Apollon et de Calliope bascule lorsqu'il tombe éperdument amoureux d'Eurydice, une nymphe des forêts. Leur mariage, bien qu'entouré de célébrations, est assombri par de mauvais présages. Peu après l'union, alors qu'Eurydice tente d'échapper aux avances du berger Aristée, elle est mordue au talon par un serpent venimeux et meurt instantanément. Inconsolable, Orphée décide de tenter l'impossible : descendre au royaume des morts pour ramener son épouse. Grâce à sa lyre, il parvient à charmer Charon, le passeur du Styx, et à apaiser Cerbère, le chien à trois têtes gardant l'entrée des Enfers. Arrivé devant Hadès et Perséphone, il chante sa douleur avec une telle ferveur que même les damnés cessent leurs tourments et les divinités infernales sont émues aux larmes. Impressionné, Hadès accepte de libérer Eurydice, mais impose une condition impitoyable : Orphée doit marcher devant elle et ne jamais se retourner pour la regarder tant qu'ils n'ont pas quitté le royaume des ténèbres et atteint la lumière du jour. La remontée est longue et silencieuse. Alors qu'ils approchent de la sortie, le doute et l'inquiétude s'emparent d'Orphée : il n'entend plus les pas de son épouse derrière lui et se retourne alors pour s'assurer de sa présence. À cet instant précis, Eurydice, qui n'avait pas encore franchi le seuil de la lumière, est aspirée dans les profondeurs et disparaît à jamais dans l'ombre.
Curieusement, ce mythe n'a jamais été réellement exploité ni par Sigmund Freud, ni par Jacques Lacan, alors que la psychanalyse semble y retrouver quasiment tous ses repères. Cependant, Jacques Lacan ne s'y trompe pas puisque lors de sa seule évocation d'Orphée il l'épingle du qualificatif de psychanalyste. Ce qui n'est pas rien. « Orphée analyste » (22 janvier 1964). La question est de savoir pourquoi il affirme qu'Orphée est un analyste, car il n'en fournit aucune explication. Voici celle que j'ai construite : ce mythe donne l'occasion de redéployer une nouvelle fois la formule « seul l'amour permet à la jouissance de condescendre au désir ». Dans ce mythe comme en psychanalyse, l'amour est associé à la perte. Pour Sigmund Freud, l'objet d'amour primordial est toujours déjà perdu. Voilà pourquoi toute trouvaille n'est en réalité qu'une retrouvaille et est d'entrée marquée du sceau de la perte. C'est aussi peut-être pourquoi les jeunes amoureux qui ne se connaissent pas disent pourtant avoir l'impression de se connaître depuis toujours. Parce que c'est toujours une autre qu'ils aiment. C'est bien l'amour, par la perte qu'il instaure, qui permet de créer un trou dans le tout de la jouissance. Dans le mythe, la jouissance est symbolisée par le mariage. Le comble du bonheur. « Jouissance » peut également être entendue ici dans son sens juridique de possession. Orphée perd rapidement ce et celle qu'il pensait posséder : sa bien-aimée. C'est ainsi que l'objet perdu se meut en objet-cause du désir. Orphée traverse les flammes de l'Enfer, ses épreuves, ainsi que sa longue et pénible remontée (le feu, l'obstacle et la patience sont des occurrences bien connues du désir) pour récupérer son épouse. Ainsi, il se découvre désirant. Ce qui n'est pas rien non plus. C'est même en réalité le tout de l'histoire pour un psychanalyste. De la perte au manque. Voilà ce qui fait d'Orphée un analyste : l'assomption de la perte, qui n'a en vérité rien d'accidentel, et sa transmutation en manque, qui n'est autre que le cœur du désir. C'est ce que propose toute psychanalyse. Orphée perd Eurydice deux fois, et la seconde n'est autre que la confirmation de la première, à ceci près qu'il s'y positionne davantage comme sujet (au sens d'agent ici). Ainsi, il peut reconnaître son désir, soit sa responsabilité, dans ce qui lui arrive. Orphée — même inconsciemment, même par méprise — décide de se retourner pour regarder Eurydice et de la perdre pour pouvoir continuer à la désirer, pour pouvoir continuer de désirer. Aucun retour en arrière n'est possible. Il renonce à l'amour par désir, pour le désir. Comme l'analyste, il sait qu'il n'a pas le choix de ne pas céder sur son désir.
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