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Rudy Goubet Bodart
May 7



Pour paraphraser Françoise Dolto dans son magistral « L'image inconsciente du corps » (1984), j'affirmerais qu'il y a peu de choses aussi destructrices pour un enfant, que de s'entendre dire, surtout de la part de ses parents, qu'il deviendra autre chose qu'un homme – s'il est garçon – ou qu'une femme – s'il est fille — car cette affirmation mensongère va tout bonnement à l'encontre du génie de son sexe et nie les potentialités qu'il porte réellement, soit corporellement, en lui. Ce qui est extrêmement rassurant pour un enfant est au contraire de savoir que les êtres humains, y compris les « grandes personnes », sont tous soumis à des réalités – qu'il n'est pas exagéré d'appeler « lois » – contre lesquelles personne ne peut rien. Ainsi en va-t-il de l'appartenance à un sexe (et seulement un) et de la mortalité. En psychanalyse, cela est appelé castration et ne dépend de rien, ni de personne, et même pas du caprice de ceux qui pourtant nous ont mis au monde. Quel soulagement cela pourrait être pour notre époque que d'être saisie par cette vérité ancestrale de notre condition humaine au lieu d'imposer à ses enfants l'impossible responsabilité (mais la vraie culpabilité) du réel de leur sexe, alors renommée « auto-détermination », comme pour mieux dénier qu'il n'y a pas de sujet sans Autre qui toujours déjà le précède.


Cet extrait de l'entretien de Lilie et de sa mère (trouvable sur le site de TF1) m'a rappelé que je n'en avais pas encore fini de mon élaboration quant à ce qu'il convient de nommer – improprement, je pense – transgenrisme ou transidentité. Il y a bientôt cinq ans, j'avais, dans mon commentaire du film « Petite Fille » de Sébastien Lifshitz, évoqué Lilie qui, à l'époque, accompagné de sa mère, écumait déjà les plateaux de télévision. Quand un enfant entend de la part de ses parents qu'il pourra devenir un être du sexe opposé au sien une fois adulte est une chose. Mais quand cette affirmation est reprise et soutenue par le socius, cela en est une autre. C'est pourquoi je crois nécessaire de faire un « retour à Lacan » et plus spécifiquement sur ce que le psychanalyste a pu nous transmettre pour comprendre ce phénomène, à savoir : 1) sa position quant au transvestisme (ou travestisme), 2) son affirmation quant à l'erreur (et non pas la faute) du transsexualiste, 3) ainsi que son entretien avec Michel H. Ce « retour à Lacan » me semble nécessaire, mais loin d'être suffisant, tant la donne a changé depuis l'époque où il tenait son séminaire. Ce qui a fondamentalement changé — ou plutôt ce qui s'est furieusement intensifié – est la participation massive des médias de masse (radio, télévision, internet) qui collaborent à la production d'une toute autre tessiture du tissu social, ainsi, évidemment, qu'à donner une ampleur démultipliée à un phénomène clinique qui jadis était plutôt de l'ordre de la rareté pour en faire aujourd'hui un sujet, ironiquement, dit de société. C'est pourquoi je crois nécessaire de faire appel à un penseur tel que Günther Anders qui, dans « L'obsolescence de l'Homme » (1957), déploie l'idée d'une honte, dite prométhéenne, de l'homme moderne de ne pas être à la hauteur des objets techniques et technologiques que pourtant lui-même crée (aujourd'hui l'usage des applications d'intelligence artificielle en est certainement la manifestation la plus quotidiennement patente) et qui le pousse à progressivement se transformer lui-même en objet. J'avais déjà effleuré cette idée en affirmant que tout transgenrisme était déjà du transhumanisme. Seulement, ces deux termes ne me conviennent plus et je crois que seul un retour sur ce que Jacques Lacan nommait « sujet capitaliste » et qu'il disait s'accorder avec la science (1968) pourra me faire faire un pas supplémentaire. Ainsi, le « transgenrisme » n'est pas le cœur de mon élaboration, mais bel et bien un prétexte pour penser les places (un pluriel donc) de la psychanalyse dans le « discours de la science » (qui est à distinguer de la science avec l'aide d'un certain Alexandre Koyré).


Mais avant tout ça, je dois finir mon texte sur « La vie de Jésus » de Bruno Dumont (1997).


○ « Petite Fille ? » La Fabrique Transgenre » (2021) : https://www.rudygoubetbodart.com/single-post/petite-fille-une-analyse-possible


○ « Petite Fille ? » D'un trans à l'autre » (2022) : https://www.rudygoubetbodart.com/single-post/petite-fille-d-un-trans-%C3%A0-l-autre

Rudy Goubet Bodart
May 7

Dans les brumes de Prague à la fin du XIXe siècle, un enfant né sous le signe d’une absence. Avant que Rainer Maria Rilke ne vienne au monde, une petite sœur l'avait précédé dans la tombe, n’ayant vécu que quelques semaines. Sa mère, Sophie « Phia » Rilke, inconsolable et l’âme égarée par le deuil, ne vit pas en son fils un nouveau-né mâle, mais le spectre de la disparue qu'elle chérissait tant.


Pendant les six premières années de sa vie, le futur poète fut prisonnier d'un miroir déformant. On l'appelait « René », un prénom à la lisière des genres, mais pour sa mère, il était surtout sa petite fille retrouvée. Dans les salons étouffants de l’appartement familial, l’enfant évoluait tel une poupée de porcelaine. On l'habillait de robes de dentelle vaporeuses, ses boucles étaient soignées comme celles d'une demoiselle, et ses mains, qui plus tard tiendraient la plume des Élégies de Duino, s'exerçaient à coiffer des poupées et à ranger des services à thé miniatures. Sa mère l'exhibait avec une fierté mélancolique, le forçant à jouer ce rôle de substitut, le parant de bijoux et de rubans. Le petit René habitait un monde de soie et de silence, une enfance de chambre close où la virilité était bannie comme une intrusion brutale.


Mais cette existence de songe se brisa net sur l'autel de la réalité paternelle. Son père, Joseph Rilke, ancien militaire n'ayant jamais atteint le grade d'officier dont il rêvait, voulut faire de ce « fils-poupée » le bras armé de son ambition déçue. À dix ans, l'enfant fut arraché à ses robes et jeté dans la froideur de l'école militaire de St. Pölten. Le contraste fut dévastateur : le petit être de dentelle se retrouva sous le fer et la discipline, un « petit soldat » dont l’âme criait sous l’uniforme trop lourd.


Cette blessure originelle hantera toute son œuvre. Il restera pour toujours ce « passant » entre deux mondes. Ce n'est que bien plus tard, sous le regard souverain de Lou Andreas-Salomé, qu'il délaissera le prénom de René pour celui de Rainer, plus rude, plus terrestre, tentant enfin de naître à lui-même après avoir été, si longtemps, le fantôme d'une autre.

Rudy Goubet Bodart
May 7

Dans les brumes de Prague à la fin du XIXe siècle, un enfant né sous le signe d’une absence. Avant que Rainer Maria Rilke ne vienne au monde, une petite sœur l'avait précédé dans la tombe, n’ayant vécu que quelques semaines. Sa mère, Sophie « Phia » Rilke, inconsolable et l’âme égarée par le deuil, ne vit pas en son fils un nouveau-né mâle, mais le spectre de la disparue qu'elle chérissait tant.


Pendant les six premières années de sa vie, le futur poète fut prisonnier d'un miroir déformant. On l'appelait « René », un prénom à la lisière des genres, mais pour sa mère, il était surtout sa petite fille retrouvée. Dans les salons étouffants de l’appartement familial, l’enfant évoluait tel une poupée de porcelaine. On l'habillait de robes de dentelle vaporeuses, ses boucles étaient soignées comme celles d'une demoiselle, et ses mains, qui plus tard tiendraient la plume des Élégies de Duino, s'exerçaient à coiffer des poupées et à ranger des services à thé miniatures. Sa mère l'exhibait avec une fierté mélancolique, le forçant à jouer ce rôle de substitut, le parant de bijoux et de rubans. Le petit René habitait un monde de soie et de silence, une enfance de chambre close où la virilité était bannie comme une intrusion brutale.


Mais cette existence de songe se brisa net sur l'autel de la réalité paternelle. Son père, Joseph Rilke, ancien militaire n'ayant jamais atteint le grade d'officier dont il rêvait, voulut faire de ce « fils-poupée » le bras armé de son ambition déçue. À dix ans, l'enfant fut arraché à ses robes et jeté dans la froideur de l'école militaire de St. Pölten. Le contraste fut dévastateur : le petit être de dentelle se retrouva sous le fer et la discipline, un « petit soldat » dont l’âme criait sous l’uniforme trop lourd.


Cette blessure originelle hantera toute son œuvre. Il restera pour toujours ce « passant » entre deux mondes. Ce n'est que bien plus tard, sous le regard souverain de Lou Andreas-Salomé, qu'il délaissera le prénom de René pour celui de Rainer, plus rude, plus terrestre, tentant enfin de naître à lui-même après avoir été, si longtemps, le fantôme d'une autre.

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