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Rudy Goubet Bodart
May 7

Les actualités américaines me rappellent au bon souvenir d'un passage de « Irak ou le chaudron cassé » (2003) écrit par Slavoj Žižek où il prend l'exemple d'un « incident bien connu » pour exprimer la possibilité de rejet de l'idéologie dominante et y compris de son côté dit humanitaire :


« Il y a une volonté d'accomplir le "saut de la foi" et de sortir du circuit global à l'œuvre ici, qui s'est exprimée de manière extrême et terrifiante dans un incident bien connu de l'histoire de l'humanité: pendant la guerre du Vietnam, après l'occupation d'un village par l'armée américaine, les médecins militaires ont vacciné les enfants sur le bras gauche afin de démontrer leur "souci humanitaire". Puis le village a été repris par les Vietcongs, et ils ont coupé le bras gauche de tous les enfants vaccinés... Bien qu'il soit difficile de soutenir cet exemple comme un modèle à suivre, ce rejet complet de l'ennemi, précisément dans son aspect "humanitaire" et "bienveillant", quelqu'en soit le prix, doit être approuvé dans son intention fondamentale.»


Le problème avec cet « incident bien connu » est que — de mémoire de vietnamiens — il n'a tout simplement jamais existé ! Après des recherches et des recherches il n'y a strictement aucune source pour étayer les propos du philosophe slovène. Si les enfants de tout un village avaient été amputés du bras gauche nul doute que quelques traces auraient pu en être (re)trouvées et que les médias occidentaux en auraient fait choux gras. Le plus drôle là-dedans est que l'on peut a priori croire en une propagande communiste mais en réalité cette histoire vient tout droit ... d'Hollywood ! Et du film « Apocalypse Now » (1979). À rejeter l'idéologie américaine on en fait involontairement la propagande. Pauvre Slavoj ! À quel point tu te seras servi de la philosophie et de la psychanalyse pour mystifier la réalité et duper bien du monde, et peut-être même sans le savoir !


« J'adore l'odeur du napalm le matin »

Rudy Goubet Bodart
May 7

Il est assez curieux que dans son remarquable « retour à Freud », Jacques Lacan aura alors pris grand soin d'éviter de citer (même s'il l'invoque à de très rares reprises notamment dans le séminaire consacré à l'éthique) le seul philosophe qui avait grâce aux yeux de Sigmund Freud, à savoir : Arthur Schopenhauer.


La dette de la psychanalyse envers ce philosophe de génie est incommensurable et a été reconnue par Sigmund Freud à de multiples reprises comme en témoignent ces quelques citations :


« Il y a longtemps déjà que le philosophe Arthur Schopenhauer a fait voir aux hommes dans quelle mesure leurs activités et leurs aspirations étaient déterminées par des tendances sexuelles — au sens habituel du mot —, et une infinité de lecteurs devraient tout de même avoir été incapables de chasser de leurs esprits une proposition aussi saisissante ! » (Trois essais...)


« Très rares sont sans doute les hommes qui ont aperçu clairement les conséquences considérables du pas que constituerait, pour la science et la vie, l’hypothèse de processus psychiques inconscients. Mais hâtons-nous d’ajouter que ce n’est pas la psychanalyse qui a été la première à faire ce pas. On peut citer comme précurseurs des philosophes de renom, au premier chef le grand penseur Schopenhauer, dont la « volonté » inconsciente peut être considérée comme l’équivalent des pulsions psychiques de la psychanalyse. C’est le même penseur du reste, qui, en des termes d’une vigueur inoubliable, a rappelé aux hommes l’importance encore sous-estimée de leurs aspirations sexuelles. » (Une difficulté de la psychanalyse)


« Il est une chose que nous ne pouvons nous dissimuler : c’est que, sans nous en apercevoir, nous avons pénétré dans les havres de la philosophie de Schopenhauer, pour laquelle la mort serait le « résultat proprement dit » et le but de la vie, tandis que l’instinct sexuel représenterait l’incarnation de la volonté de vivre. » ( Au-delà du principe de plaisir)


« En ce qui concerne la théorie du refoulement, j’y suis certainement parvenu par mes propres moyens, sans qu’aucune influence m’en ait suggéré la possibilité. Aussi l’ai-je pendant longtemps considéré comme originale, jusqu’au jour où Otto Rank eut mis sous mes yeux un passage du Monde comme Volonté et comme représentation, dans lequel Schopenhauer cherche à donner une explication de la folie. Ce que le philosophe dit dans ce passage au sujet de la répulsion que nous éprouvons à accepter tel ou tel côté pénible de la réalité s’accorde tellement avec la notion du refoulement, telle que je la conçois, que je puis dire une fois de plus que c’est à l’insuffisance de mes lectures que je suis redevable de ma découverte. » (Au-delà du principe de plaisir)


« Les larges concordances de la psychanalyse avec la philosophie de Schopenhauer – il n’a pas seulement soutenu la thèse du primat de l’affectivité et de l’importance prépondérante de la sexualité, mais il a même eu connaissance du mécanisme du refoulement – ne peuvent se déduire de ma familiarité avec sa doctrine. J’ai lu Schopenhauer très tard dans ma vie. » (Freud présenté par lui-même)

Rudy Goubet Bodart
May 7

« Seule une victime de l'amour s'initie au désir pour en devenir le sujet ». Le mythe d'Orphée n'incarne-t-il pas à la perfection cette formule ? La vie du fils d'Apollon et de Calliope bascule lorsqu'il tombe éperdument amoureux d'Eurydice, une nymphe des forêts. Leur mariage, bien qu'entouré de célébrations, est assombri par de mauvais présages. Peu après l'union, alors qu'Eurydice tente d'échapper aux avances du berger Aristée, elle est mordue au talon par un serpent venimeux et meurt instantanément. Inconsolable, Orphée décide de tenter l'impossible : descendre au royaume des morts pour ramener son épouse. Grâce à sa lyre, il parvient à charmer Charon, le passeur du Styx, et à apaiser Cerbère, le chien à trois têtes gardant l'entrée des Enfers. Arrivé devant Hadès et Perséphone, il chante sa douleur avec une telle ferveur que même les damnés cessent leurs tourments et les divinités infernales sont émues aux larmes. Impressionné, Hadès accepte de libérer Eurydice, mais impose une condition impitoyable : Orphée doit marcher devant elle et ne jamais se retourner pour la regarder tant qu'ils n'ont pas quitté le royaume des ténèbres et atteint la lumière du jour. La remontée est longue et silencieuse. Alors qu'ils approchent de la sortie, le doute et l'inquiétude s'emparent d'Orphée : il n'entend plus les pas de son épouse derrière lui et se retourne alors pour s'assurer de sa présence. À cet instant précis, Eurydice, qui n'avait pas encore franchi le seuil de la lumière, est aspirée dans les profondeurs et disparaît à jamais dans l'ombre.


Curieusement, ce mythe n'a jamais été réellement exploité ni par Sigmund Freud, ni par Jacques Lacan, alors que la psychanalyse semble y retrouver quasiment tous ses repères. Cependant, Jacques Lacan ne s'y trompe pas puisque lors de sa seule évocation d'Orphée il l'épingle du qualificatif de psychanalyste. Ce qui n'est pas rien. « Orphée analyste » (22 janvier 1964). La question est de savoir pourquoi il affirme qu'Orphée est un analyste, car il n'en fournit aucune explication. Voici celle que j'ai construite : ce mythe donne l'occasion de redéployer une nouvelle fois la formule « seul l'amour permet à la jouissance de condescendre au désir ». Dans ce mythe comme en psychanalyse, l'amour est associé à la perte. Pour Sigmund Freud, l'objet d'amour primordial est toujours déjà perdu. Voilà pourquoi toute trouvaille n'est en réalité qu'une retrouvaille et est d'entrée marquée du sceau de la perte. C'est aussi peut-être pourquoi les jeunes amoureux qui ne se connaissent pas disent pourtant avoir l'impression de se connaître depuis toujours. Parce que c'est toujours une autre qu'ils aiment. C'est bien l'amour, par la perte qu'il instaure, qui permet de créer un trou dans le tout de la jouissance. Dans le mythe, la jouissance est symbolisée par le mariage. Le comble du bonheur. « Jouissance » peut également être entendue ici dans son sens juridique de possession. Orphée perd rapidement ce et celle qu'il pensait posséder : sa bien-aimée. C'est ainsi que l'objet perdu se meut en objet-cause du désir. Orphée traverse les flammes de l'Enfer, ses épreuves, ainsi que sa longue et pénible remontée (le feu, l'obstacle et la patience sont des occurrences bien connues du désir) pour récupérer son épouse. Ainsi, il se découvre désirant. Ce qui n'est pas rien non plus. C'est même en réalité le tout de l'histoire pour un psychanalyste. De la perte au manque. Voilà ce qui fait d'Orphée un analyste : l'assomption de la perte, qui n'a en vérité rien d'accidentel, et sa transmutation en manque, qui n'est autre que le cœur du désir. C'est ce que propose toute psychanalyse. Orphée perd Eurydice deux fois, et la seconde n'est autre que la confirmation de la première, à ceci près qu'il s'y positionne davantage comme sujet (au sens d'agent ici). Ainsi, il peut reconnaître son désir, soit sa responsabilité, dans ce qui lui arrive. Orphée — même inconsciemment, même par méprise — décide de se retourner pour regarder Eurydice et de la perdre pour pouvoir continuer à la désirer, pour pouvoir continuer de désirer. Aucun retour en arrière n'est possible. Il renonce à l'amour par désir, pour le désir. Comme l'analyste, il sait qu'il n'a pas le choix de ne pas céder sur son désir.

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