- Rudy Goubet Bodart
- 4 days ago
Il est assez curieux que dans son remarquable « retour à Freud », Jacques Lacan aura alors pris grand soin d'éviter de citer (même s'il l'invoque à de très rares reprises notamment dans le séminaire consacré à l'éthique) le seul philosophe qui avait grâce aux yeux de Sigmund Freud, à savoir : Arthur Schopenhauer.
La dette de la psychanalyse envers ce philosophe de génie est incommensurable et a été reconnue par Sigmund Freud à de multiples reprises comme en témoignent ces quelques citations :
« Il y a longtemps déjà que le philosophe Arthur Schopenhauer a fait voir aux hommes dans quelle mesure leurs activités et leurs aspirations étaient déterminées par des tendances sexuelles — au sens habituel du mot —, et une infinité de lecteurs devraient tout de même avoir été incapables de chasser de leurs esprits une proposition aussi saisissante ! » (Trois essais...)
« Très rares sont sans doute les hommes qui ont aperçu clairement les conséquences considérables du pas que constituerait, pour la science et la vie, l’hypothèse de processus psychiques inconscients. Mais hâtons-nous d’ajouter que ce n’est pas la psychanalyse qui a été la première à faire ce pas. On peut citer comme précurseurs des philosophes de renom, au premier chef le grand penseur Schopenhauer, dont la « volonté » inconsciente peut être considérée comme l’équivalent des pulsions psychiques de la psychanalyse. C’est le même penseur du reste, qui, en des termes d’une vigueur inoubliable, a rappelé aux hommes l’importance encore sous-estimée de leurs aspirations sexuelles. » (Une difficulté de la psychanalyse)
« Il est une chose que nous ne pouvons nous dissimuler : c’est que, sans nous en apercevoir, nous avons pénétré dans les havres de la philosophie de Schopenhauer, pour laquelle la mort serait le « résultat proprement dit » et le but de la vie, tandis que l’instinct sexuel représenterait l’incarnation de la volonté de vivre. » ( Au-delà du principe de plaisir)
« En ce qui concerne la théorie du refoulement, j’y suis certainement parvenu par mes propres moyens, sans qu’aucune influence m’en ait suggéré la possibilité. Aussi l’ai-je pendant longtemps considéré comme originale, jusqu’au jour où Otto Rank eut mis sous mes yeux un passage du Monde comme Volonté et comme représentation, dans lequel Schopenhauer cherche à donner une explication de la folie. Ce que le philosophe dit dans ce passage au sujet de la répulsion que nous éprouvons à accepter tel ou tel côté pénible de la réalité s’accorde tellement avec la notion du refoulement, telle que je la conçois, que je puis dire une fois de plus que c’est à l’insuffisance de mes lectures que je suis redevable de ma découverte. » (Au-delà du principe de plaisir)
« Les larges concordances de la psychanalyse avec la philosophie de Schopenhauer – il n’a pas seulement soutenu la thèse du primat de l’affectivité et de l’importance prépondérante de la sexualité, mais il a même eu connaissance du mécanisme du refoulement – ne peuvent se déduire de ma familiarité avec sa doctrine. J’ai lu Schopenhauer très tard dans ma vie. » (Freud présenté par lui-même)
- Rudy Goubet Bodart
- 4 days ago
« Seule une victime de l'amour s'initie au désir pour en devenir le sujet ». Le mythe d'Orphée n'incarne-t-il pas à la perfection cette formule ? La vie du fils d'Apollon et de Calliope bascule lorsqu'il tombe éperdument amoureux d'Eurydice, une nymphe des forêts. Leur mariage, bien qu'entouré de célébrations, est assombri par de mauvais présages. Peu après l'union, alors qu'Eurydice tente d'échapper aux avances du berger Aristée, elle est mordue au talon par un serpent venimeux et meurt instantanément. Inconsolable, Orphée décide de tenter l'impossible : descendre au royaume des morts pour ramener son épouse. Grâce à sa lyre, il parvient à charmer Charon, le passeur du Styx, et à apaiser Cerbère, le chien à trois têtes gardant l'entrée des Enfers. Arrivé devant Hadès et Perséphone, il chante sa douleur avec une telle ferveur que même les damnés cessent leurs tourments et les divinités infernales sont émues aux larmes. Impressionné, Hadès accepte de libérer Eurydice, mais impose une condition impitoyable : Orphée doit marcher devant elle et ne jamais se retourner pour la regarder tant qu'ils n'ont pas quitté le royaume des ténèbres et atteint la lumière du jour. La remontée est longue et silencieuse. Alors qu'ils approchent de la sortie, le doute et l'inquiétude s'emparent d'Orphée : il n'entend plus les pas de son épouse derrière lui et se retourne alors pour s'assurer de sa présence. À cet instant précis, Eurydice, qui n'avait pas encore franchi le seuil de la lumière, est aspirée dans les profondeurs et disparaît à jamais dans l'ombre.
Curieusement, ce mythe n'a jamais été réellement exploité ni par Sigmund Freud, ni par Jacques Lacan, alors que la psychanalyse semble y retrouver quasiment tous ses repères. Cependant, Jacques Lacan ne s'y trompe pas puisque lors de sa seule évocation d'Orphée il l'épingle du qualificatif de psychanalyste. Ce qui n'est pas rien. « Orphée analyste » (22 janvier 1964). La question est de savoir pourquoi il affirme qu'Orphée est un analyste, car il n'en fournit aucune explication. Voici celle que j'ai construite : ce mythe donne l'occasion de redéployer une nouvelle fois la formule « seul l'amour permet à la jouissance de condescendre au désir ». Dans ce mythe comme en psychanalyse, l'amour est associé à la perte. Pour Sigmund Freud, l'objet d'amour primordial est toujours déjà perdu. Voilà pourquoi toute trouvaille n'est en réalité qu'une retrouvaille et est d'entrée marquée du sceau de la perte. C'est aussi peut-être pourquoi les jeunes amoureux qui ne se connaissent pas disent pourtant avoir l'impression de se connaître depuis toujours. Parce que c'est toujours une autre qu'ils aiment. C'est bien l'amour, par la perte qu'il instaure, qui permet de créer un trou dans le tout de la jouissance. Dans le mythe, la jouissance est symbolisée par le mariage. Le comble du bonheur. « Jouissance » peut également être entendue ici dans son sens juridique de possession. Orphée perd rapidement ce et celle qu'il pensait posséder : sa bien-aimée. C'est ainsi que l'objet perdu se meut en objet-cause du désir. Orphée traverse les flammes de l'Enfer, ses épreuves, ainsi que sa longue et pénible remontée (le feu, l'obstacle et la patience sont des occurrences bien connues du désir) pour récupérer son épouse. Ainsi, il se découvre désirant. Ce qui n'est pas rien non plus. C'est même en réalité le tout de l'histoire pour un psychanalyste. De la perte au manque. Voilà ce qui fait d'Orphée un analyste : l'assomption de la perte, qui n'a en vérité rien d'accidentel, et sa transmutation en manque, qui n'est autre que le cœur du désir. C'est ce que propose toute psychanalyse. Orphée perd Eurydice deux fois, et la seconde n'est autre que la confirmation de la première, à ceci près qu'il s'y positionne davantage comme sujet (au sens d'agent ici). Ainsi, il peut reconnaître son désir, soit sa responsabilité, dans ce qui lui arrive. Orphée — même inconsciemment, même par méprise — décide de se retourner pour regarder Eurydice et de la perdre pour pouvoir continuer à la désirer, pour pouvoir continuer de désirer. Aucun retour en arrière n'est possible. Il renonce à l'amour par désir, pour le désir. Comme l'analyste, il sait qu'il n'a pas le choix de ne pas céder sur son désir.
- Rudy Goubet Bodart
- 4 days ago
Si je défends la place de la psychanalyse dans les institutions, ce n'est pas parce que celle-ci « marche » ou « fonctionne » aussi bien ou même mieux que d'autres approches, mais précisément parce qu'elle est l'incarnation du ratage même. C'est là sa réussite. C'est ce ratage qui permet à l'institution de se regarder dans un miroir sur la surface duquel elle ne se reconnaît pas. C'est ce ratage qui fait que l'institution ne se boucle pas sur elle-même pour devenir un tout trop asphyxiant.
À l'hôpital, le psychanalyste ne porte pas de blouse blanche et, par goût pour la provocation, s'habille même en noir. Il se rend dans la chambre des malades à son gré — sans nécessairement suivre les recommandations du chef de service — pour ne rien dire et les entendre pour rien. Il ne rend pas compte de ces entretiens (et heureusement pour les médecins). Il rate bien évidemment (et involontairement) les réunions de synthèse, leur jargon et leurs abréviations soporifiques. Il organise des groupes de parole où les soi-niés dressent des couronnes fleuries aux soi-niants qui en font autant quand la parole leur est permise. Le psychanalyste aime croire que toute cette agressivité déployée par la gorge évite des accidents et autres actes manqués, des piqûres mal dosées, des repas oubliés.
En foyer pour enfants et adolescents, le psychanalyste incarne cette inquiétante familiarité entre l'éducateur et l'éduqué. Par sa seule présence et son silence agaçant, il rappelle aux travailleurs sociaux qu'eux aussi ont été abandonnés, maltraités, déracinés et qu'à travers tous ces enfants qui leur passent entre les mains, c'est leur enfance qu'ils essaient encore et toujours de sauver. Le bureau du psychanalyste est au sous-sol et les enfants qui se comportent mal y sont envoyés comme pour être grondés. Dans ce bureau, ils rient, colorient et disent des conneries car ils savent qu'ici c'est permis. La vie les a déjà assez punis. Il ne va pas en rajouter.
En soins psychiatriques, le psychanalyste est celui qui s'entretient avec les mêmes « usagers » depuis des années, ne participant pas à faire tourner la belle machine huilée de la tarification à l'acte. La psychiatre-chef-de-service lui fait remarquer son inefficacité et ne comprend pas pourquoi il en a l'air si fier et satisfait. Après trois ans, son CDD à rallonge ne sera pas renouvelé. Il s'en fout. De toutes façons, il voulait se barrer. En soins psychiatriques, il a rencontré des immigrés, des femmes voilées, des femmes violées, des anciens prisonniers, des drogués, des infirmiers, des internes et des internés, et même des psychologues TCC qu'il a aimés et qui l'ont aimé aussi. Il est parfois allé trop loin. Il ne regrette rien.
C'est curieux, un psychanalyste en institution. C'est comme un poil à gratter, un être franchement inadapté. Jamais à sa place. Toujours à côté. Pourtant, il comprend les inquiétudes économiques et il se demande aussi pourquoi les impôts des Français devraient servir à payer un tel demeuré qui ne sert à rien et même serre du rien. Psychanalyste, si tu veux rester ! Fais un effort ! Parle plus, parle mieux, parle bien. Cesse de la fermer et, quand tu l'ouvres, s'il-te- plait, ne nous bassine plus avec la sexualité. Parle-nous santé, parle-nous progrès, parle-nous budget. Y a rien à faire. Le psychanalyste ne rentre pas dans les cases. C'est normal. Il a une case en moins. Non : il est la case en moins.
◇
« S’il arrive qu’on puisse donner cette distinction entre psychothérapie et psychanalyse, pourquoi aujourd’hui, au bout de ce discours qui est très précisément celui que je viens d’improviser, ne vous la donnerais-je pas ? La différence, pourquoi ne pas le dire ainsi, c’est qu’une psychothérapie est un tripotage réussi, au lieu que la psychanalyse, c’est une opération dans son essence vouée au ratage. Et c’est ça qui est sa réussite. C’est sur cette formule, dont bien entendu j’espère que vous ne vous ferez pas une règle de conduite : pourvu que je la rate bien, comme l’autre disait : l’ai-je bien descendu ? Je dirai simplement, puisque vous attendiez quelque chose de moi : vous l’ai-je donné ? » — Jacques Lacan
