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« Seul l'amour permet à la jouissance de condescendre au désir » — Jacques Lacan (Angoisse). Cette énigmatique formule ne peut prendre son sens plein qu'en situant son point de départ dans le strict cadre d'une cure analytique puisqu'elle n'est pas sans rappeler que : « Toute cure psychanalytique est une tentative de libérer de l'amour refoulé qui a trouvé dans un symptôme une piètre issue de compromis. » — Sigmund Freud (Gravida). Le scandale de la psychanalyse est de faire du symptôme une jouissance dont la lettre est en souffrance et c'est bien cela, d'être fait du même bois que le langage, qui le rend interprétable. Seulement, toute interprétation, aussi fine et sagace soit-elle, ne porte que si elle est supportée par un lien transférentiel positif à l'analyste. C'est l'amour de transfert qui rappelle qu'il n'y a d'amour que transféré, soit déplacé. Aimer c'est alors nécessairement faire erreur sur la personne car cela consiste en l'illusion pour l'aimant que ce qui lui manque se trouve dans l'aimé. C'est toujours un autre et ailleurs qu'on aime. C'est l'amour même. D'ailleurs, quelle psychanalyse ne commence pas par une peine de cœur ? Par une perte d'amour ? L'amour n'est-il pas toujours déjà père-dû ? De la perte au manque. C'est cette perte qui mettra le sujet au travail et c'est en ce sens que l'imaginaire tragi-comique de l'amour laisse toujours à désirer. Seule une victime de l'amour s'initie au désir pour en devenir le sujet. Cette dimension miraginaire de l'amour est nécessaire à toute cure analytique en ce qu'elle est le liant entre le réel et le symbolique, boroméenement noués, et constitue le point de passage, le mouvement condescendant de la jouissance vers le désir. Si le désir se prend sur la jouissance, c'est seulement avec les mots de l'amour qu'il s'y prend. Il s'agit alors bel et bien de civiliser la jouissance, de dompter la dérive par le dire, d'apprivoiser la pulsion par la parole. De la dupe de l'amour au sujet de désir : telle est la vicissitude du sujet de la psychanalyse.


« Seule une victime de l'amour s'initie au désir pour en devenir le sujet ». Le mythe d'Orphée n'incarne-t-il pas à la perfection cette formule ? La vie du fils d'Apollon et de Calliope bascule lorsqu'il tombe éperdument amoureux d'Eurydice, une nymphe des forêts. Leur mariage, bien qu'entouré de célébrations, est assombri par de mauvais présages. Peu après l'union, alors qu'Eurydice tente d'échapper aux avances du berger Aristée, elle est mordue au talon par un serpent venimeux et meurt instantanément. Inconsolable, Orphée décide de tenter l'impossible : descendre au royaume des morts pour ramener son épouse. Grâce à sa lyre, il parvient à charmer Charon, le passeur du Styx, et à apaiser Cerbère, le chien à trois têtes gardant l'entrée des Enfers. Arrivé devant Hadès et Perséphone, il chante sa douleur avec une telle ferveur que même les damnés cessent leurs tourments et les divinités infernales sont émues aux larmes. Impressionné, Hadès accepte de libérer Eurydice, mais impose une condition impitoyable : Orphée doit marcher devant elle et ne jamais se retourner pour la regarder tant qu'ils n'ont pas quitté le royaume des ténèbres et atteint la lumière du jour. La remontée est longue et silencieuse. Alors qu'ils approchent de la sortie, le doute et l'inquiétude s'emparent d'Orphée : il n'entend plus les pas de son épouse derrière lui et se retourne alors pour s'assurer de sa présence. À cet instant précis, Eurydice, qui n'avait pas encore franchi le seuil de la lumière, est aspirée dans les profondeurs et disparaît à jamais dans l'ombre.


Curieusement, ce mythe n'a jamais été réellement exploité ni par Sigmund Freud, ni par Jacques Lacan, alors que la psychanalyse semble y retrouver quasiment tous ses repères. Cependant, Jacques Lacan ne s'y trompe pas puisque lors de sa seule évocation d'Orphée il l'épingle du qualificatif de psychanalyste. Ce qui n'est pas rien. « Orphée analyste » (22 janvier 1964). La question est de savoir pourquoi il affirme qu'Orphée est un analyste, car il n'en fournit aucune explication. Voici celle que j'ai construite : ce mythe donne l'occasion de redéployer une nouvelle fois la formule « seul l'amour permet à la jouissance de condescendre au désir ». Dans ce mythe comme en psychanalyse, l'amour est associé à la perte. Pour Sigmund Freud, l'objet d'amour primordial est toujours déjà perdu. Voilà pourquoi toute trouvaille n'est en réalité qu'une retrouvaille et est d'entrée marquée du sceau de la perte. C'est aussi peut-être pourquoi les jeunes amoureux qui ne se connaissent pas disent pourtant avoir l'impression de se connaître depuis toujours. Parce que c'est toujours une autre qu'ils aiment. C'est bien l'amour, par la perte qu'il instaure, qui permet de créer un trou dans le tout de la jouissance. Dans le mythe, la jouissance est symbolisée par le mariage. Le comble du bonheur. « Jouissance » peut également être entendue ici dans son sens juridique de possession. Orphée perd rapidement ce et celle qu'il pensait posséder : sa bien-aimée. C'est ainsi que l'objet perdu se meut en objet-cause du désir. Orphée traverse les flammes de l'Enfer, ses épreuves, ainsi que sa longue et pénible remontée (le feu, l'obstacle et la patience sont des occurrences bien connues du désir) pour récupérer son épouse. Ainsi, il se découvre désirant. Ce qui n'est pas rien non plus. C'est même en réalité le tout de l'histoire pour un psychanalyste. De la perte au manque. Voilà ce qui fait d'Orphée un analyste : l'assomption de la perte, qui n'a en vérité rien d'accidentel, et sa transmutation en manque, qui n'est autre que le cœur du désir. C'est ce que propose toute psychanalyse. Orphée perd Eurydice deux fois, et la seconde n'est autre que la confirmation de la première, à ceci près qu'il s'y positionne davantage comme sujet (au sens d'agent ici). Ainsi, il peut reconnaître son désir, soit sa responsabilité, dans ce qui lui arrive. Orphée — même inconsciemment, même par méprise — décide de se retourner pour regarder Eurydice et de la perdre pour pouvoir continuer à la désirer, pour pouvoir continuer de désirer. Aucun retour en arrière n'est possible. Il renonce à l'amour par désir, pour le désir. Comme l'analyste, il sait qu'il n'a pas le choix de ne pas céder sur son désir.


Rudy Goubet Bodart
Sep 1, 2025

SiGMUND FREUD - LA TÊTE DE MÈDUSE (1922)



Nous n'avons pas souvent tenté l'interprétation de figures mythologiques individuelles. Pour la tête coupée de la Méduse, qui provoque l'horreur, cette interprétation est à portée de main. Décapiter = castrer. L'effroi devant la Méduse est donc effroi de la castration, rattaché à quelque chose qu'on voit. Nous connaissons cette circonstance par de nombreuses analyses, elle se produit lorsque le garçon, qui jusque-là ne voulait pas croire à la menace, aperçoit un organe adulte, entouré d'une chevelure de poils, fondamentalement de la mère. Si les cheveux de la tête de Méduse sont si souvent figurés par l'art comme des serpents, c'est que ceux-ci proviennent à leur tour du complexe de castration et, chose remarquable, si effroyables qu'ils soient en eux-mêmes, ils servent pourtant en fait à atténuer l'horreur, car ils se substituent au pénis dont l'absence est la cause de l'horreur. Une règle technique - multiplication du symbole du pénis signifie castration - est ici confirmée.


La vue de la tête de Méduse rend rigide d'effroi, change le spectateur en pierre. Même origine tirée du complexe de castration et même changement d'affect. Car devenir rigide signifie érection, donc, dans la situation originelle, consolation apportée au spectateur. Il a encore un pénis, il s'en assure en devenant lui-même rigide. Ce symbole de l'horreur est porté par la déesse vierge Athena sur son costume. Avec raison, car elle devient par là une femme inapprochable qui repousse toute concupiscence sexuelle. N'exhibe-t-elle pas l'organe génital de la mère, qui provoque l'effroi? Les Grecs, avec leur homosexualité généralement forte, ne pouvaient manquer de posséder une figuration de la femme qui repousse, et provoque l'effroi de par sa castration.


Si la tête de Méduse se substitue à la figuration de l'organe génital féminin, ou plutôt si elle isole son effet excitant l'horreur de son effet excitant le plaisir, on peut se rappeler que l'exhibition des organes génitaux est encore connue par ailleurs comme acte apotropique. Ce qui, pour soi-même, excite l'horreur, produira aussi le même effet sur l'ennemi qu'il faut repousser. Chez Rabelais, encore, le diable prend la fuite après que la femme lui ait montré sa vulve. Le membre viril érigé sert lui aussi d'apotropaion mais en vertu d'un autre mécanisme.

L'exhibition du pénis - et de tous ses succédanés - veut dire : je n'ai pas peur de toi, je te défie, j'ai un pénis. C'est donc une autre voie pour intimider l'esprit malin. Reste que pour soutenir sérieusement cette interprétation on devrait suivre la genèse de ce symbole d'horreur isolé, dans la mythologie des Grecs, ainsi que ses parallèles dans d'autres mythologies.

Rudy Goubet Bodart
Aug 29, 2025




PARALLÈLES MYTHOLOGIQUES À UNE REPRÉSENTATION OBSESSIONNELLE PLASTIQUE (1916)¹


Chez un de mes malades âgé de vingt et un ans environ, les produits du travail cogitatif inconscient ne se manifestent pas seulement à la conscience sous forme de pensées obsessionnelles, mais encore d'images obsessionnelles. Pensées et images peuvent survenir ensemble ou bien apparaître indépendamment les unes des autres. Chez ce malade, pendant un temps, un mot et une image obsessionnels s'imposaient en liaison étroite chaque fois qu'il voyait son père entrer dans la chambre. Le mot était Vaterarsch² ; l'image qui accompagnait ce mot représentait le père sous la forme de la partie inférieure d'un corps nu, munie de bras et de jambes, et à laquelle manquait la tête et le haut du corps. Les organes génitaux n'étaient pas indiqués, les traits du visage étaient peints sur le ventre. Il faut tenir compte, pour expliquer la formation d'un symptôme d'une aussi rare absurdité, de ce que ce jeune homme, par ailleurs d'un développement intellectuel achevé et animé moralement de hautes ambitions, s'était abandonné jusqu'à sa dixième année à des pratiques actives d'érotisme anal, sous les formes les plus diverses. Après qu'il eut surmonté ce stade, sa vie sexuelle fut ramenée à ce premier stade de par la lutte ultérieure contre l'érotisme génital. Il aimait et respectait beaucoup son père, il le craignait aussi passablement. Mais, par rapport à l'idéal de répression des instincts et d'ascétisme qu'il s'était proposé, son père lui semblait être le représentant de l'intempérance et de la sensualité, et visant les jouissances matérielles.


Le mot Vaterarsch se révéla bientôt comme étant une germanisation malicieuse du noble titre de « patriarche ». L'image obsessionnelle est une caricature notoire. Elle fait penser à d'autres représentations qui, dans une intention ravalante, remplacent la personne entière par un seul organe, par exemple par les organes génitaux, ou bien à des fantasmes inconscients conduisant à l'identification de l'être entier à ses parties génitales, ou encore à des manières de parler plaisantes comme lorsqu'on dit : « Je suis tout oreilles. »


Tout d'abord, l'application des traits du visage sur le ventre de la caricature me parut très étrange, mais, bientôt, je me souvins avoir vu chose semblable dans des caricatures françaises³. Puis le hasard me fit tomber sous la main une figuration antique qui correspond exactement à l'image obsessionnelle de mon patient. D'après la mythologie grecque, Déméter, à la recherche de sa fille enlevée, arriva à Éleusis et fut reçue par Dysaules et sa femme Baubo, mais, dans son deuil profond, elle refusa nourriture et boisson. Alors, en relevant subitement sa robe et découvrant son ventre, l'hôtesse Baubo la fit rire. La discussion de cette anecdote, qui doit probablement fournir une explication à un cérémonial magique lequel n'est plus compris, se trouve dans le ive volume de l'ouvrage de Salomon Reinach, Cultes, Mythes et Religions (1912). Là, est encore mentionné que, dans les fouilles de Priène, en Asie Mineure, on découvrit des terres cuites représentant Baubo. Elles figurent un corps de femme sans tête ni poitrine, sur le ventre de laquelle un visage est tracé ; la robe relevée entoure cette sorte de visage comme une couronne de cheveux⁴.



1• A paru d'abord dans Internationale Zeitschrift für ärztliche Psychoanalyse, IV (1916), ensuite dans la quatrième série de la Sammlung kleiner Schriften zur Neurosenlehre.


2• Mot difficile à traduire en français, on pourrait dire : cul paternel. (N. D. T.)


3• Voyez « l'indécente Albion », caricature de Jean Weber sur l'Angleterre en 1901, dans Édouard Fuchs : Das erotische Element in der Karikatur, 1904. (L'élément érotique dans la caricature.)


4• Salomon Reinach, loc. cit., p. 117.





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