L'angoisse est le seul affect qui ne trompe pas parce qu'elle n'est pas constituée de l'étoffe signifiante mais en est la déchirure.
L'instant angoissant est cette insupportable proximité avec la Chose sans qu'aucun semblant ne puisse venir à mon secours en faisant médiation, diversion.
Sigmund Freud en parle en terme d'inquiétante étrangeté (unheimlichkeit), qui est la soudaine révélation du noyau étranger tapi au cœur de ce qui m'est le plus familier :
mon quotidien - moins inhabituable qu'inhabitant, moins inhabituel qu'inhabité.
Elle me dépouille de la protection imaginaire face au désir de l'Autre, face à mon désir donc, et m'interroge : " Que veux-tu ? "
L'angoisse est l'appel sublime à ma responsabilité.
La possibilité d'une aube pour une saisie éventuelle d'un bout de Réel.
Le désir de l'Homme c'est le désir de l'Autre.
Cette formule est celle du désir et de son ambivalence foncière.
Le désir DE l'Autre va vers l'Autre ➡ (génitif objectif). Le désir désire désirer. Toujours autre chose. Jamais ça. Autre chose. Toujours.
Le désir DE l'Autre vient de l'Autre ⬅ (génitif subjectif). Le désir est ce quelque chose qui m'arrive, qui me vient de l'Autre.
Pas fonction de ma volonté.
M'altère nécessairement.
Me dérange.
Ne pas céder sur son désir revient à assumer cette ambivalence, ce "de" (génitif objectif et subjectif), à investir cette position fragile, fébrile, déséquilibrée, boiteuse, inconfortable.
M'y risquer.
L'amour et le traumatisme partagent une analogie structurale en ce qu'ils témoignent tous deux de la rencontre.
La rencontre est toujours un événement.
Ce qui explique sa rareté.
L'événement est littéralement ce qui vient de l'extérieur.
Ce que je perçois faussement comme extériorité et que j'appelle la ré la ré la réalité n'est autre que l'expression de mon fantasme, qui se brise à l'instant de la rencontre.
La rencontre-événement ne provient donc pas de la raie alitée car elle est impossible à dire ... et c'est ce en quoi elle tient au réel.
La rencontre est une irruption du réel.
Autrement dit, je ne peux pas savoir ce qui m'arrive au moment où ça m'arrive.
C'est peut-être pourquoi la langue française dit "tomber amoureux" et la langue anglaise "fall in love".
Les semblants qui jusque-là définissaient les coordonnées de l'arrêt à Lité tombent, se précipitent (comme la pluie), se ravinent et laissent des traces, des indices, des lettres que je vais devoir collecter et apprendre à lire.
Si j'accepte cette rencontre, je vais l'historiciser, la rationaliser pour fabriquer ce à quoi je donnerai le nom de destin.
Le réel de la rencontre bouleverse l'existence de celui qui tombe amoureux.
L'amoureux est toujours perdu, paumé, fragile, dépouillé d'une bonne partie de son narcissisme.
Nous ne sommes jamais aussi vulnérable que lorsque nous aimons, disait Freud.
Assumer cette faiblesse constitutive et la faire mienne, telle est l'éthique soutenant la position subjective de l'amoureux.
Point de place pour la Belle Âme, même en amour.
Ce qui me sera arrivé, je l'aurais voulu.
C'est en cela qu'aimer est toujours une décision et même un acte, car cela suspend le cours de la réalité et aura des effets imprévisibles.
Mon acte m'est inconnu en tant que tel lorsque je le réalise et ne me sera perceptible que dans la (re)lecture des événements puisqu'il aura instauré une coupure dans mon existence (logique de l'après-coup).
Me tenir responsable (c'est-à-dire répondre de ma place ) de cette pure contingence, de ce déséquilibre bouleversant ma vie, voilà à quoi je ne peux m'extraire lorsque j'aime quelqu'un.
